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gamal abina

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28 décembre 2023

Diffamation publique !

Diffamation publique !
Je viens d'apprendre, par le plus grand des hasards, le 21 décembre 2023, qu'une organisation dont je ne sais rien, « l'Observatoire juif de France », avait communiqué sur son site son intention de porter plainte contre ma personne. En effet, c'est un...
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10 octobre 2020

Qui est Salim Laïbi ?

Qui est Salim Laïbi ?
Qui est Salim Laïbi ? Salim Laïbi ou l'art et la manière de valider l'islamo-fascisme et “l'islamo-nazisme". Dans son ouvrage "Ils aiment l'Islam", Monsieur Salim Laïbi, fait une citation d'Adolf Hitler et d'autres extrémistes de sinistre mémoire... Salim...
13 octobre 2026

ANASSE KAZIB.

RÉSIDENTIELLE FRANÇAISE 2027PORTRAIT POLITIQUE N° 02 : ANASSE KAZIB

Anasse Kazib, de la lutte syndicale à la révolution permanente, le parcours d'un cheminot devenu une figure du communisme révolutionnaire français.

Anasse Kazib est né le 2 janvier 1987 à Sarcelles, dans le département du Val-d'Oise, en région parisienne. De nationalité française, il est âgé de 39 ans en octobre 2026. Issu d'une famille ouvrière d'origine marocaine, dont les racines se situent notamment dans la région d'Essaouira, il grandit dans un environnement populaire marqué par les réalités sociales des banlieues françaises et les conditions de vie des familles issues de l'immigration.

Son père travaille à la SNCF, une entreprise publique qui occupera également une place centrale dans son propre parcours professionnel et militant. Son enfance et son adolescence se déroulent dans un contexte où les questions d'intégration sociale, de discriminations, d'emploi et d'inégalités économiques occupent une place importante dans la vie quotidienne de nombreuses familles.

Après sa scolarité secondaire, Anasse Kazib entreprend des études d'architecture, qu'il ne mène pas jusqu'à l'obtention d'un diplôme. Il s'oriente ensuite vers le monde du travail et rejoint la SNCF en 2012, où il exerce la profession d'aiguilleur, notamment sur le site ferroviaire du Bourget.

Cette activité professionnelle constitue un élément fondamental de son identité politique. Contrairement à de nombreux responsables politiques français ayant construit leur carrière dans les institutions, les cabinets ministériels ou les organisations partisanes, Anasse Kazib revendique son appartenance au monde ouvrier et son expérience directe des conditions de travail dans une grande entreprise de transport.

Il s'engage dans le syndicalisme au sein de SUD Rail, organisation appartenant à l'Union syndicale Solidaires, connue pour son positionnement combatif et sa participation aux mouvements sociaux dans le secteur ferroviaire.

Son activité syndicale lui permet de développer une expérience des négociations collectives, des conflits sociaux et des mobilisations professionnelles. Il participe notamment aux mouvements de contestation des réformes ferroviaires et des politiques de transformation de la SNCF.

Son engagement politique remonte cependant à ses années de jeunesse. En 2006, il participe aux mobilisations contre le contrat première embauche, le CPE, projet gouvernemental porté par Dominique de Villepin qui suscite une importante contestation étudiante et syndicale.

Ce mouvement constitue une étape significative dans la formation politique d'une génération de militants qui découvrent alors les manifestations, les assemblées générales, les grèves et les formes d'organisation collective.

Anasse Kazib s'inscrit progressivement dans les courants de l'extrême gauche révolutionnaire française, notamment ceux qui revendiquent l'héritage du marxisme et du trotskisme.

Il rejoint le Nouveau Parti anticapitaliste, le NPA, formation créée en 2009 autour de la Ligue communiste révolutionnaire et d'Olivier Besancenot. Ce parti entend rassembler différentes sensibilités de la gauche anticapitaliste autour d'une opposition au capitalisme et d'une perspective de transformation radicale de la société.

Au sein du NPA, Anasse Kazib participe au courant Révolution permanente, qui défend une orientation marxiste révolutionnaire et une stratégie politique centrée sur l'indépendance de classe, l'organisation des travailleurs et la perspective d'une révolution socialiste.

Ce courant s'inspire notamment de la tradition trotskiste et de la théorie de la révolution permanente développée par Léon Trotski.

Selon cette conception, les transformations démocratiques, sociales et économiques ne peuvent être pleinement réalisées sans une intervention politique autonome du monde du travail et sans une remise en cause des rapports de propriété capitalistes.

La révolution permanente repose également sur une conception internationaliste des luttes sociales. Elle considère que les transformations révolutionnaires ne peuvent être durablement limitées aux frontières d'un seul pays, en raison de l'interdépendance des économies et des rapports de domination internationaux.

Cette orientation distingue Anasse Kazib des responsables politiques appartenant à la gauche réformiste ou sociale-démocrate, mais également de certaines formations de gauche radicale qui privilégient une transformation du capitalisme à travers les institutions existantes.

Son engagement s'affirme particulièrement lors des mobilisations contre les réformes du droit du travail et des mouvements de grève dans le secteur ferroviaire.

En 2016, il participe au mouvement contre la loi Travail, dite loi El Khomri, qui suscite une importante contestation sociale en France.

En 2018, il intervient dans le contexte de la mobilisation des cheminots contre la réforme ferroviaire portée par le gouvernement d'Édouard Philippe.

Cette réforme, qui modifie notamment le cadre juridique de la SNCF et les conditions de recrutement des nouveaux salariés, provoque plusieurs mois de grèves et de manifestations.

Anasse Kazib devient alors l'une des figures syndicales médiatiquement identifiées du mouvement.

À partir de 2018, il intervient également dans l'émission Les Grandes Gueules, diffusée sur RMC, où il participe à des débats politiques et sociaux.

Cette présence médiatique lui permet d'acquérir une notoriété dépassant les cercles militants traditionnels de l'extrême gauche.

Il y défend régulièrement les revendications des travailleurs, critique les politiques économiques libérales et intervient sur les questions de racisme, de discriminations, de services publics et de rapports sociaux.

Sa participation à cette émission constitue une particularité de son parcours. Peu de militants issus des organisations trotskistes bénéficient d'une exposition régulière dans un programme radiophonique national réunissant des intervenants de sensibilités politiques très différentes.

Cette visibilité contribue à faire connaître son nom auprès d'un public qui ne fréquente pas nécessairement les organisations syndicales ou révolutionnaires.

En 2021, des divergences stratégiques et organisationnelles conduisent à la rupture entre le courant Révolution permanente et le Nouveau Parti anticapitaliste.

Révolution permanente devient alors une organisation politique indépendante, dont Anasse Kazib constitue l'une des principales figures publiques.

Cette séparation traduit des désaccords sur la stratégie révolutionnaire, les alliances politiques et les modalités de construction d'une organisation communiste indépendante.

Le mouvement revendique une orientation trotskiste, anticapitaliste et internationaliste, avec une attention particulière portée à l'organisation des travailleurs, aux mobilisations de la jeunesse et aux luttes contre les discriminations.

Anasse Kazib devient l'un des porte-parole les plus visibles de cette nouvelle formation.

À l'approche de l'élection présidentielle de 2022, il annonce sa volonté de présenter sa candidature au nom de Révolution permanente.

Cette démarche vise notamment à donner une visibilité nationale à son organisation et à défendre un programme communiste révolutionnaire distinct de celui des autres formations de gauche.

Sa candidature se heurte cependant aux règles institutionnelles françaises. Pour participer officiellement à l'élection présidentielle, un prétendant doit obtenir au moins 500 présentations d'élus répondant aux conditions fixées par la législation électorale.

Anasse Kazib ne parvient pas à réunir le nombre nécessaire de parrainages.

Il ne figure donc pas parmi les candidats officiellement retenus pour l'élection présidentielle de 2022 et ne participe pas au scrutin.

Il est important de distinguer cette tentative de candidature d'une participation électorale effective. Contrairement à Nathalie Arthaud, candidate officielle de Lutte ouvrière, Anasse Kazib ne dispose d'aucun résultat électoral personnel à l'élection présidentielle de 2022.

Cet épisode met néanmoins en lumière les difficultés rencontrées par les petites organisations politiques pour accéder à la compétition présidentielle.

Le système des 500 parrainages, conçu pour encadrer l'accès à l'élection et éviter la multiplication des candidatures dépourvues de soutien institutionnel, fait régulièrement l'objet de critiques de la part de formations minoritaires.

Celles-ci considèrent que ce dispositif peut limiter la représentation de certains courants politiques, notamment lorsqu'ils ne disposent pas d'un réseau important d'élus locaux.

Pour Révolution permanente, la campagne de 2022 constitue donc essentiellement une opération de mobilisation militante et de visibilité politique.

Sur le plan idéologique, Anasse Kazib revendique une conception révolutionnaire du communisme, fondée sur une lecture marxiste des rapports économiques et sociaux.

Il considère que le capitalisme repose sur une contradiction fondamentale entre les propriétaires des moyens de production et les travailleurs qui produisent les richesses.

Selon cette analyse, les inégalités sociales, les crises économiques et la précarité ne constituent pas de simples dysfonctionnements du système, mais découlent de son organisation même.

Il défend ainsi une transformation radicale des rapports de propriété, une remise en cause du pouvoir économique des grandes entreprises et une organisation de la production fondée sur les besoins collectifs plutôt que sur la recherche du profit privé.

Cette perspective se distingue des programmes de la gauche réformiste, qui cherchent principalement à corriger les inégalités par la fiscalité, les services publics et la redistribution.

Anasse Kazib considère que ces mécanismes, même lorsqu'ils permettent des améliorations sociales, ne suffisent pas à supprimer les rapports de domination économique.

Il revendique donc une transformation révolutionnaire de la société, reposant sur l'organisation collective des travailleurs et leur capacité à prendre le contrôle des principaux secteurs de l'économie.

Cette orientation se traduit par une défense constante des mouvements de grève, des mobilisations syndicales et des revendications salariales.

Révolution permanente défend notamment l'augmentation générale des salaires, la protection de l'emploi, l'interdiction des licenciements et le contrôle des entreprises par les travailleurs.

Le mouvement revendique également une réduction du temps de travail et une répartition de l'activité professionnelle permettant de lutter contre le chômage.

Sur la question des retraites, il défend le retour à un âge légal de départ à 60 ans, avec des dispositions plus favorables pour les professions pénibles.

Cette approche s'inscrit dans une tradition communiste révolutionnaire qui considère que les conquêtes sociales résultent principalement des mobilisations collectives et des rapports de force entre les salariés et les détenteurs du capital.

Anasse Kazib accorde également une place importante aux questions de racisme et de discriminations.

Son parcours personnel et son engagement politique l'amènent à dénoncer les inégalités auxquelles sont confrontées certaines populations issues de l'immigration, notamment dans l'accès à l'emploi, au logement et aux services publics.

Il défend une conception internationaliste de la solidarité entre les travailleurs et considère que les divisions fondées sur les origines nationales, ethniques ou religieuses peuvent contribuer à affaiblir les mobilisations sociales.

Son discours s'oppose ainsi aux orientations nationalistes et identitaires de l'extrême droite française.

Il considère que les difficultés économiques rencontrées par les catégories populaires ne peuvent être imputées aux populations immigrées, mais doivent être analysées à travers les rapports de production et les choix économiques.

Cette position s'inscrit dans la tradition internationaliste du mouvement communiste révolutionnaire.

Sur le plan international, Anasse Kazib défend une critique de l'impérialisme et des interventions militaires des grandes puissances.

Il considère que les rivalités géopolitiques doivent être examinées à travers les intérêts économiques, les rapports de domination et les stratégies des États.

Il revendique une solidarité avec les peuples confrontés à l'occupation, à la domination coloniale ou aux politiques de répression.

La question palestinienne occupe une place importante dans ses interventions publiques et dans celles de Révolution permanente.

Le mouvement soutient les droits nationaux du peuple palestinien et dénonce la politique menée par les autorités israéliennes dans les territoires palestiniens.

Cette orientation s'inscrit dans une lecture anticolonialiste et internationaliste des relations internationales.

Anasse Kazib se distingue également par son rapport à la jeunesse militante.

Révolution permanente développe une présence dans les mobilisations étudiantes, les mouvements sociaux et les campagnes de solidarité internationale.

Le mouvement cherche à établir des liens entre les revendications du monde du travail et celles des jeunes confrontés à la précarité, aux difficultés d'accès à l'emploi et aux inégalités sociales.

Cette stratégie repose sur l'idée que les transformations révolutionnaires nécessitent une convergence entre les différentes catégories de salariés, les étudiants et les populations confrontées à des situations de domination économique.

Sur le plan de l'organisation politique, Révolution permanente défend la construction d'un parti révolutionnaire indépendant des formations gouvernementales traditionnelles.

Le mouvement considère que les alliances électorales avec des organisations réformistes peuvent conduire à abandonner les objectifs fondamentaux de transformation du système économique.

Cette conception explique les divergences importantes qui existent entre Révolution permanente et La France insoumise.

Si les deux organisations partagent certaines critiques du libéralisme économique et certaines revendications sociales, elles ne poursuivent pas les mêmes objectifs institutionnels et économiques.

La France insoumise défend une transformation profonde de l'organisation économique à travers l'intervention publique, la planification écologique, la redistribution et une réforme des institutions.

Révolution permanente considère pour sa part que les contradictions du capitalisme ne peuvent être résolues sans une transformation révolutionnaire des rapports de propriété et du pouvoir politique.

Cette différence idéologique constitue un élément central pour comprendre la place d'Anasse Kazib dans le paysage politique français.

Il appartient à une tradition militante qui refuse de considérer les élections comme le principal instrument de transformation sociale.

Pour lui, les campagnes électorales constituent avant tout des occasions de faire connaître les revendications révolutionnaires, de développer l'organisation militante et de diffuser une critique du capitalisme.

Cette conception explique pourquoi Révolution permanente accorde une importance particulière aux mobilisations dans les entreprises, aux conflits sociaux et aux mouvements de jeunesse.

En juin 2026, Anasse Kazib annonce une nouvelle démarche de candidature dans la perspective de l'élection présidentielle de 2027.

Cette initiative s'inscrit dans la continuité de sa tentative de 2022 et traduit la volonté de Révolution permanente de disposer d'une expression politique autonome dans la compétition présidentielle.

Sa participation effective au scrutin demeure toutefois conditionnée à l'obtention des 500 parrainages nécessaires et à la validation de sa candidature par les autorités compétentes.

Son parcours présente plusieurs particularités dans le paysage politique français.

Il est issu d'un milieu ouvrier, exerce une profession dans le secteur ferroviaire, possède une expérience syndicale et revendique une orientation communiste révolutionnaire.

Sa notoriété s'est construite à la fois dans les mobilisations sociales, les organisations politiques d'extrême gauche et les médias nationaux.

Cette combinaison entre activité professionnelle, engagement syndical, militantisme révolutionnaire et présence médiatique le distingue de nombreux responsables politiques traditionnels.

Elle le rapproche également d'une tradition historique du mouvement ouvrier français, dans laquelle les représentants politiques revendiquent leur appartenance directe au monde du travail.

Son itinéraire illustre par ailleurs les transformations contemporaines du militantisme d'extrême gauche.

Alors que les grandes organisations révolutionnaires du XXe siècle s'appuyaient principalement sur les entreprises industrielles, les syndicats et les structures partisanes, les mouvements contemporains doivent également composer avec les réseaux sociaux, les nouveaux modes de communication et les transformations sociologiques du salariat.

Révolution permanente cherche ainsi à articuler une tradition idéologique issue du marxisme révolutionnaire avec les outils de communication et les formes de mobilisation du XXIe siècle.

Cette évolution permet à des militants comme Anasse Kazib de bénéficier d'une visibilité publique sans disposer nécessairement d'une représentation parlementaire ou d'un appareil politique comparable à celui des grandes formations nationales.

Elle ne garantit cependant pas une traduction électorale de cette notoriété.

L'absence de participation officielle à l'élection présidentielle de 2022 ne permet pas de mesurer directement son audience électorale personnelle à l'échelle nationale.

À l'approche de l'élection présidentielle de 2027, Anasse Kazib demeure ainsi une figure identifiée du communisme révolutionnaire français, dont l'influence s'exerce principalement à travers le militantisme, les mobilisations sociales et la communication politique.

Son parcours permet d'observer la permanence d'un courant trotskiste qui continue de défendre la nécessité d'une transformation révolutionnaire de la société, malgré les mutations économiques, sociales et politiques intervenues depuis la fin du XXe siècle.

Il témoigne également de la diversité des sensibilités présentes à gauche du paysage politique français, entre social-démocratie, gauche réformiste, gauche radicale et communisme révolutionnaire.

De ses premières mobilisations contre le CPE à son engagement syndical dans le secteur ferroviaire, de sa participation au Nouveau Parti anticapitaliste à la construction de Révolution permanente, Anasse Kazib a progressivement développé une identité politique fondée sur l'indépendance de classe, l'anticapitalisme et l'internationalisme.

Son parcours illustre finalement la volonté d'une nouvelle génération de militants révolutionnaires de maintenir une expression politique autonome, tout en cherchant à adapter les formes d'organisation et de communication aux réalités sociales contemporaines.

Anasse Kazib incarne ainsi une tradition politique qui considère que les transformations fondamentales de la société ne peuvent résulter de la seule alternance électorale, mais nécessitent une mobilisation collective du monde du travail et une remise en cause des structures économiques du capitalisme.

 MON REGARD SUR ANASSE KAZIB

Anasse Kazib, l'anticapitalisme révolutionnaire face aux contradictions de son époque.

Anasse Kazib, que j'ai eu l'occasion de recevoir à la radio France Maghreb 2, appartient à cette génération de militants issus des quartiers populaires qui ont fait de la lutte contre les inégalités sociales et l'exploitation économique le fondement de leur engagement politique. Français d'origine marocaine, né à Sarcelles, cheminot de profession et syndicaliste engagé, il représente assez fidèlement ce que l'on pourrait appeler un pur produit de l'extrême gauche révolutionnaire française.

Son parcours possède une certaine cohérence. Issu d'un milieu ouvrier, il a construit son engagement autour de la défense des salariés, de la dénonciation des rapports de domination économique et de son opposition à un capitalisme ultralibéral dont il considère qu'il constitue la principale source des injustices sociales.

Il serait évidemment injuste de contester la légitimité de ce combat. Défendre les travailleurs, dénoncer les inégalités, combattre la précarité et revendiquer une meilleure répartition des richesses constituent des engagements qui méritent d'être entendus, quelles que soient les divergences idéologiques que l'on peut entretenir avec ceux qui les portent.

Mais, comme pour Nathalie Arthaud et Lutte ouvrière, la question qui se pose est celle de l'adéquation entre cette lecture révolutionnaire de la société et les réalités économiques, sociales et géopolitiques du XXIe siècle.

Car le monde a profondément changé.

En 1989, la chute du mur de Berlin symbolisait l'effondrement des espoirs placés dans le modèle communiste soviétique. Deux ans plus tard, en décembre 1991, l'Union soviétique disparaissait officiellement, entraînant avec elle la désagrégation d'un système politique, économique et idéologique qui avait structuré une grande partie du XXe siècle.

Depuis, les expériences communistes encore existantes ont elles-mêmes profondément évolué.

La Chine, tout en conservant le monopole politique du Parti communiste, a progressivement intégré les mécanismes de l'économie de marché, développé un secteur privé considérable et construit sa puissance industrielle sur une articulation singulière entre intervention de l'État, planification stratégique et capitalisme.

Cuba, autrefois présentée comme l'un des symboles de la résistance révolutionnaire au capitalisme occidental, traverse depuis des années une crise économique et sociale profonde, qui révèle les limites de son modèle de développement.

Quant à la Corée du Nord, elle constitue difficilement une référence susceptible de susciter l'adhésion de populations attachées aux libertés publiques, au pluralisme politique et à la démocratie.

Autrement dit, le modèle communiste tel qu'il fut présenté pendant une grande partie du siècle dernier a largement perdu sa capacité à incarner une alternative crédible et universelle au capitalisme.

Cela ne signifie évidemment pas que le capitalisme aurait triomphé de toutes ses contradictions. Les inégalités de patrimoine, la concentration des richesses, la financiarisation de l'économie et la précarisation de certaines catégories de travailleurs démontrent quotidiennement que les critiques adressées au système économique dominant conservent toute leur pertinence.

Mais dénoncer les défaillances du capitalisme ne suffit pas à démontrer la viabilité du modèle destiné à le remplacer.

C'est précisément dans cette contradiction que me semble se situer Anasse Kazib.

Son discours politique demeure profondément attaché à une lecture révolutionnaire des rapports économiques, dans laquelle l'émancipation des travailleurs passe nécessairement par une rupture radicale avec le système capitaliste.

Or, cette perspective apparaît aujourd'hui décalée par rapport aux transformations considérables des sociétés contemporaines, aux nouvelles aspirations des salariés et à la complexité croissante des économies mondialisées.

À cette difficulté idéologique vient s'ajouter une autre contradiction, cette fois purement politique.

Anasse Kazib a déjà connu une rupture avec le Nouveau Parti anticapitaliste, dont il était issu avant de participer à la constitution de Révolution permanente. Cette séparation illustre les divergences qui traversent depuis longtemps les organisations de l'extrême gauche française, souvent divisées sur leurs stratégies, leurs méthodes d'action et leurs conceptions de la révolution.

En 2022, il avait déjà tenté de participer à l'élection présidentielle, sans parvenir à réunir les 500 signatures nécessaires. Il envisage désormais une nouvelle candidature pour 2027, alors même que sa formation politique demeure extrêmement minoritaire dans le paysage électoral français.

Il faut d'ailleurs rappeler qu'il ne s'agirait pas de sa deuxième participation effective à une présidentielle, puisqu'il n'avait pas pu être candidat officiellement en 2022, mais de sa deuxième tentative de candidature.

La question que je me pose est donc simple : quelle est la finalité politique réelle de cette démarche ?

S'agit-il de défendre un programme révolutionnaire devant les électeurs, de construire une organisation militante plus visible ou de participer véritablement à une recomposition des rapports de force politiques ?

Car, au regard de l'audience électorale des organisations trotskistes et de la faiblesse de l'implantation institutionnelle de Révolution permanente, il me paraît difficile d'imaginer qu'une telle candidature puisse, à elle seule, transformer les équilibres politiques nationaux.

Il serait naturellement hasardeux de lui attribuer à l'avance un résultat électoral précis. Mais les difficultés rencontrées en 2022 pour obtenir les parrainages et l'absence d'une base électorale nationale significative constituent des éléments objectifs qui invitent à interroger cette stratégie.

Et c'est ici que mon désaccord devient fondamental.

Dans une élection présidentielle organisée selon un scrutin majoritaire à deux tours, la multiplication des candidatures appartenant à des familles politiques voisines peut contribuer à disperser les suffrages du premier tour. Cette dispersion n'entraîne pas mécaniquement la défaite d'un camp, car les électeurs ne sont pas interchangeables, mais elle peut compliquer les stratégies de rassemblement.

Anasse Kazib aurait, à mon sens, davantage intérêt à rechercher un accord politique avec des formations disposant d'une implantation électorale plus importante, notamment La France insoumise ou certaines composantes de l'écologie politique.

Je n'ignore évidemment pas les différences doctrinales considérables qui séparent Révolution permanente de ces organisations. Mais la politique suppose également de distinguer les objectifs idéologiques de long terme des rapports de force immédiats.

Or, l'enjeu de l'élection présidentielle de 2027 ne peut être dissocié de la place prise par le Rassemblement national dans la vie politique française.

C'est précisément ce qui devrait conduire les formations de gauche à s'interroger sur les conséquences de leurs divisions.

À quoi sert de multiplier les candidatures révolutionnaires si celles-ci ne permettent ni d'accéder au second tour, ni de construire un rassemblement suffisamment large pour peser sur les orientations politiques du pays ?

Il me revient ici cette expression d'« idiot utile », régulièrement attribuée à Lénine, même si aucune source historique suffisamment solide ne permet d'en confirmer la paternité.

Au-delà de cette attribution incertaine, l'expression désigne une situation politique particulière, celle dans laquelle un acteur peut, sans le vouloir et parfois sans même en mesurer les conséquences, contribuer à renforcer les intérêts de ceux qu'il prétend combattre.

C'est le paradoxe que je vois dans la stratégie d'Anasse Kazib.

En revendiquant une indépendance révolutionnaire absolue, il pourrait contribuer à entretenir la fragmentation d'une gauche qui peine déjà à construire une stratégie commune. Cette fragmentation peut, selon les configurations électorales, bénéficier à ses adversaires politiques.

Je ne prétends pas que les électeurs susceptibles de soutenir Anasse Kazib se reporteraient automatiquement sur Jean-Luc Mélenchon ou sur un candidat écologiste. Mais je considère qu'une démarche de rassemblement, fondée sur un programme commun limité à certaines priorités sociales et démocratiques, mériterait d'être examinée avant de privilégier une nouvelle candidature de témoignage.

L'histoire des mouvements révolutionnaires est traversée par cette contradiction permanente entre la fidélité à une doctrine et la nécessité de construire des alliances.

Et il arrive un moment où la préservation de l'identité politique d'une organisation peut devenir un obstacle à la réalisation des objectifs qu'elle prétend défendre.

Pour ma part, je considère qu'Anasse Kazib devrait renoncer à cette nouvelle tentative présidentielle et engager une réflexion sur les possibilités de convergence avec les autres formations de gauche.

Il ne s'agirait pas de lui demander d'abandonner ses convictions, encore moins de renoncer à son engagement syndical et anticapitaliste, mais de mesurer les conséquences stratégiques de ses choix.

Car le danger politique que je considère aujourd'hui comme prioritaire n'est pas simplement celui d'une nouvelle victoire de la droite traditionnelle.

C'est celui de l'accession de l'extrême droite au pouvoir.

Et face à cette perspective, je crois que les formations qui prétendent défendre les travailleurs, les catégories populaires et les libertés démocratiques devraient s'interroger sur leur capacité à dépasser leurs divisions.

Anasse Kazib a construit sa légitimité militante dans les luttes sociales, dans les mobilisations ouvrières et dans la défense de ceux qui subissent les difficultés économiques. Cet engagement mérite d'être reconnu.

Mais il reste à démontrer que sa stratégie présidentielle constitue le prolongement le plus efficace de ce combat.

Car la fidélité à une révolution que l'on espère ne doit pas empêcher de comprendre les réalités politiques du présent. Et vouloir combattre un système ne suffit pas si les choix stratégiques que l'on adopte contribuent, même involontairement, à préserver les rapports de force que l'on dénonce.

Gamal Abina

12 octobre 2026

Nathalie Arthaud

1. Bio express

Nom : ARTHAUD

Prénoms : Nathalie Yvonne Thérèse

Date de naissance : 23 février 1970

Lieu de naissance : Peyrins, Drôme, France

Âge : 56 ans

Nationalité : Française

Origines familiales : Nathalie Arthaud grandit dans un milieu familial modeste de la Drôme. Son père exerce la profession de garagiste et sa mère travaille dans la comptabilité. Elle est également petite-fille d'agriculteurs.

Formation scolaire et universitaire : Elle poursuit une partie de ses études secondaires à Lyon, notamment au lycée Lumière, dans une filière sport-études consacrée au volley-ball. Elle fréquente ensuite les classes préparatoires du lycée du Parc à Lyon. Elle réussit le concours du CAPET, certificat d'aptitude au professorat de l'enseignement technique, puis celui de l'agrégation d'économie et gestion. Les dates d'obtention de ces concours ne sont pas précisément établies dans les sources publiques consultées.

Expérience professionnelle : Enseignante de l'Éducation nationale, Nathalie Arthaud exerce notamment dans les établissements de Rillieux-la-Pape et de Villeurbanne, dans la région lyonnaise. À partir de 2011, elle enseigne au lycée Le Corbusier d'Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis, dans les disciplines économiques et de gestion. Elle a conservé son activité professionnelle parallèlement à ses responsabilités politiques et à ses campagnes électorales.

2. Identité politique

Parti politique : Lutte ouvrière, généralement désigné par le sigle LO.

Adhésion : 1988, à l'âge de 18 ans.

Fonction principale : Porte-parole nationale de Lutte ouvrière depuis décembre 2008, succédant à Arlette Laguiller dans cette fonction.

Courant politique : Extrême gauche communiste révolutionnaire, de tradition trotskiste et internationaliste.

Fondements idéologiques : Lutte ouvrière se réclame du marxisme révolutionnaire et de l'héritage politique de Léon Trotski. Le parti considère que les rapports sociaux sont structurés par l'opposition entre les propriétaires des moyens de production et les travailleurs salariés.

Contrairement aux formations politiques qui entendent réformer progressivement le capitalisme, Lutte ouvrière défend son dépassement révolutionnaire. Son objectif déclaré est la transformation des rapports de propriété et l'organisation de la production sous le contrôle collectif des travailleurs.

L'organisation se réfère à la révolution russe de 1917, tout en rejetant le stalinisme et la bureaucratisation de l'Union soviétique. Elle revendique l'internationalisme prolétarien et considère que les intérêts fondamentaux des travailleurs dépassent les frontières nationales.

Sur le plan économique, Lutte ouvrière défend notamment l'expropriation des grandes entreprises capitalistes et des banques, le contrôle des travailleurs sur les comptes des entreprises, l'interdiction des licenciements et l'augmentation générale des salaires.

Sur le plan institutionnel, elle critique le fonctionnement des institutions de la Ve République, qu'elle considère comme des instruments de préservation de l'ordre social capitaliste. Sa participation aux élections est principalement conçue comme un moyen de faire connaître ses idées et de défendre les revendications du monde du travail.

3. Engagement et parcours politiques

L'engagement politique de Nathalie Arthaud prend forme durant son adolescence, dans les années 1980. Sensibilisée aux inégalités sociales et aux questions internationales, elle connaît une première expérience militante au sein de la Jeunesse communiste, avant de rejoindre Lutte ouvrière en 1988.

Elle s'inscrit alors dans la tradition du militantisme trotskiste français, qui privilégie l'organisation des travailleurs et l'intervention politique dans les entreprises et les milieux populaires.

Pendant près de vingt ans, elle poursuit son engagement au sein de Lutte ouvrière avant d'accéder à une visibilité politique nationale. En 2007, elle participe à la campagne présidentielle d'Arlette Laguiller en qualité de porte-parole. L'année suivante, elle est élue conseillère municipale de Vaulx-en-Velin, dans le Rhône, sur une liste conduite par le Parti communiste français. Elle exerce ce mandat jusqu'en 2014.

En décembre 2008, elle devient porte-parole nationale de Lutte ouvrière, prenant la succession d'Arlette Laguiller, qui avait incarné le mouvement pendant plusieurs décennies et participé à six élections présidentielles entre 1974 et 2007.

Ses participations à l'élection présidentielle

2012   0,56 %

Suffrages exprimés

2017   0,64 %

Suffrages exprimés

2022   0,56 %

Suffrages exprimés

Nathalie Arthaud est candidate à l'élection présidentielle en 2012, 2017 et 2022. Ses trois campagnes sont construites autour de la défense du monde du travail, de la dénonciation de l'exploitation capitaliste et de la nécessité, selon elle, d'une transformation révolutionnaire de la société.

Elle refuse traditionnellement de donner une consigne de soutien aux candidats des partis de gouvernement au second tour et revendique son choix personnel de voter blanc.

Parallèlement, elle conduit plusieurs listes aux élections européennes, régionales et municipales, et participe à des élections législatives. Ces candidatures lui permettent de maintenir une présence régulière dans le débat politique national.

La candidature de 2027

Le 8 décembre 2025, Nathalie Arthaud annonce officiellement sa candidature à l'élection présidentielle de 2027, à l'issue d'un congrès de Lutte ouvrière.

Il s'agit de sa quatrième candidature présidentielle consécutive. Elle entend défendre une campagne communiste, révolutionnaire et internationaliste, centrée sur les intérêts des travailleurs, la hausse des rémunérations, la lutte contre les licenciements et la contestation du système capitaliste.

Sa candidature est déclarée, mais elle reste soumise à la procédure de validation officielle, notamment au recueil des 500 parrainages.

 4. MON REGARD SUR NATHALIE ARTHAUD.

Nathalie Arthaud, une révolutionnaire prisonnière du siècle dernier ?

Nathalie Arthaud, porte-parole de Lutte ouvrière, appartient à cette famille politique de l'extrême gauche française qui revendique sans ambiguïté son anticapitalisme, son engagement révolutionnaire et sa fidélité à la classe ouvrière. Ces formations doivent être considérées pour ce qu'elles sont, des organisations profondément attachées à une lecture marxiste des rapports sociaux, dont les militants défendent avec une constance certaine les intérêts du monde du travail.

Il serait injuste de contester la sincérité de cet engagement. Nathalie Arthaud cultive une proximité réelle avec les catégories populaires, et son parcours professionnel d'enseignante contribue à la distinguer d'une grande partie du personnel politique traditionnel. Elle n'est pas issue de ces cercles de pouvoir où l'on passe des grandes écoles aux cabinets ministériels avant d'entreprendre une carrière électorale. Elle appartient à une tradition militante dans laquelle la politique se présente d'abord comme un combat collectif.

Mais c'est précisément là que commence, selon moi, le problème.

Car cette fidélité idéologique s'accompagne d'une lecture des rapports économiques et sociaux qui semble parfois appartenir à un autre siècle. Lutte ouvrière continue de construire l'essentiel de son discours autour de la lutte des classes, comme si les structures du monde du travail étaient demeurées celles de la grande industrie du XXe siècle.

Or, le XXIe siècle a consacré, particulièrement en Occident, la domination du secteur tertiaire dans l'emploi salarié. Les employés du commerce, les personnels administratifs, les travailleurs de la santé, de l'éducation, des transports, de la logistique ou encore des services numériques constituent désormais une part considérable du monde du travail.

Certes, ces salariés n'échappent ni à l'exploitation économique, ni à la précarité, ni à la pénibilité. Certains subissent même des conditions particulièrement difficiles. Mais leurs réalités professionnelles, leurs aspirations, leurs modes d'organisation et leurs rapports au travail ne se confondent plus nécessairement avec ceux des ouvriers des grandes concentrations industrielles du siècle dernier.

Cette mutation profonde aurait dû conduire les organisations révolutionnaires à repenser leur discours, leurs catégories d'analyse et leurs stratégies politiques. Au lieu de cela, Lutte ouvrière semble parfois enfermée dans une représentation presque immuable de la société, où les antagonismes contemporains sont systématiquement interprétés à travers les grilles de lecture héritées de l'industrialisation.

Nathalie Arthaud cultive également l'image d'une femme du peuple, travailleuse, accessible, dotée d'un franc-parler populaire qui peut susciter une certaine sympathie. Pourtant, cette sympathie ne se traduit pratiquement jamais dans les urnes. Ses résultats aux élections présidentielles demeurent systématiquement inférieurs à 1 % des suffrages exprimés.

Mais le véritable sujet qui mérite, à mes yeux, d'être interrogé ne réside pas uniquement dans cette faiblesse électorale.

Il concerne un phénomène beaucoup plus intéressant, celui de sa capacité répétée à réunir les fameuses 500 signatures indispensables pour participer à l'élection présidentielle.

Comment une formation politique qui dispose d'une audience électorale aussi réduite, d'une représentation institutionnelle extrêmement limitée et de si peu d'élus parvient-elle, à chaque échéance présidentielle, à franchir cet obstacle que d'autres personnalités politiques, parfois beaucoup plus visibles, ne réussissent pas à surmonter ?

La question mérite d'être posée.

Car le parrainage présidentiel n'est pas nécessairement l'expression d'une adhésion politique. Un élu peut parfaitement parrainer un candidat sans partager ses convictions, simplement parce qu'il considère légitime que celui-ci participe au débat démocratique. C'est d'ailleurs l'une des justifications de ce dispositif institutionnel.

Mais il serait également naïf d'ignorer que les stratégies électorales peuvent intégrer la multiplication des candidatures concurrentes.

Je m'interroge donc sur l'origine politique de ces parrainages. Quelle proportion provient d'élus de droite, de gauche ou sans étiquette ? Existe-t-il une logique de pluralisme démocratique ou certaines formations trouvent-elles un intérêt stratégique à favoriser la présence de candidatures susceptibles de disperser les suffrages de leurs adversaires ?

Je n'affirme pas que la droite organise les parrainages de Nathalie Arthaud. Une telle hypothèse demanderait une démonstration fondée sur l'examen précis des signatures publiées par le Conseil constitutionnel. Mais la question des intérêts politiques que peut servir la multiplication des candidatures mérite incontestablement d'être étudiée.

L'histoire politique française a montré à plusieurs reprises que la fragmentation d'un camp pouvait bénéficier à ses adversaires. Les stratégies consistant à exploiter les divisions internes, à encourager certaines rivalités ou à tirer profit de la présence de formations concurrentes ne constituent pas une nouveauté dans la vie politique.

Dès lors, comment ne pas s'interroger sur les conséquences électorales de la présence répétée d'une candidature révolutionnaire qui ne recueille qu'une fraction infime des suffrages ?

L'autre contradiction fondamentale réside dans le projet de société défendu par Nathalie Arthaud.

Lutte ouvrière entend dépasser le capitalisme, transformer les rapports de propriété et substituer à l'organisation économique actuelle un système reposant sur le contrôle collectif des moyens de production. Cette ambition s'inscrit dans une tradition communiste qui a profondément marqué l'histoire politique contemporaine.

Mais cette tradition ne peut être dissociée des expériences historiques qui ont prétendu s'en réclamer.

Le communisme d'État du XXe siècle a connu des échecs économiques, des dérives bureaucratiques et, dans plusieurs pays, des formes particulièrement sévères d'autoritarisme. Il serait certes intellectuellement contestable de confondre mécaniquement le trotskisme revendiqué par Lutte ouvrière avec le stalinisme, auquel cette organisation s'oppose historiquement. Mais cette distinction ne dispense pas Nathalie Arthaud d'expliquer comment le système qu'elle propose éviterait les impasses rencontrées par les expériences communistes passées.

Déconstruire un ordre économique et social est une ambition politique. Démontrer que celui qui doit lui succéder serait plus efficace, plus démocratique et plus respectueux des libertés individuelles en est une autre.

Et c'est précisément sur ce terrain que le discours révolutionnaire de Lutte ouvrière me paraît insuffisamment convaincant.

Reste enfin la question essentielle de sa participation à l'élection présidentielle de 2027.

Si sa candidature est validée, Nathalie Arthaud participera pour la quatrième fois consécutive à cette compétition électorale. Elle défendra une nouvelle fois un programme dont les fondements idéologiques demeurent remarquablement constants, malgré les transformations considérables de la société française.

Mais dans un contexte de fragmentation des forces politiques, cette candidature pose une question stratégique.

À force de vouloir préserver une pureté doctrinale, ne risque-t-on pas de contribuer indirectement au maintien des rapports de force que l'on prétend combattre ?

C'est ici que me vient à l'esprit l'expression de l'« idiot utile », souvent attribuée à Lénine, même si cette attribution historique demeure incertaine. Elle désigne une personne ou une organisation dont l'action finit par servir, parfois malgré elle, les intérêts d'un camp auquel elle entend précisément s'opposer.

Je crains que Nathalie Arthaud, en persistant dans une candidature dont les résultats électoraux demeurent extrêmement faibles, ne contribue à une dispersion supplémentaire des voix de gauche, susceptible de profiter à la droite ou à l'extrême droite.

Cette analyse ne signifie évidemment pas que les électeurs de Lutte ouvrière se reporteraient automatiquement sur une autre candidature de gauche. Les comportements électoraux sont plus complexes et les différences idéologiques entre les formations ne peuvent être ignorées. Mais la question de l'efficacité politique mérite d'être posée à celles et ceux qui prétendent transformer la société.

À quoi sert une candidature révolutionnaire si elle ne parvient ni à construire une force électorale significative, ni à peser véritablement sur les institutions, ni à modifier durablement les rapports de force politiques ?

Pour ma part, je considère que Nathalie Arthaud devrait renoncer à cette nouvelle candidature et envisager un soutien à Jean-Luc Mélenchon, dont La France insoumise représente une force électorale bien plus importante au sein de la gauche radicale.

Je mesure parfaitement la distance idéologique qui sépare les deux formations. Lutte ouvrière ne partage ni la stratégie institutionnelle ni l'ensemble des orientations de La France insoumise. Mais il arrive un moment où la question de l'efficacité politique doit être confrontée à celle de la fidélité doctrinale.

Car la politique ne peut pas se réduire à témoigner indéfiniment de ses convictions. Elle consiste également à construire les conditions permettant de les traduire dans les rapports de force réels.

Et c'est peut-être là que réside, à mes yeux, la principale limite de Nathalie Arthaud et de Lutte ouvrière : vouloir transformer radicalement une société dont elles peinent à intégrer pleinement les mutations, tout en participant à un jeu électoral dont elles contestent les fondements, mais dont elles peuvent paradoxalement contribuer à préserver les équilibres.

Gamal Abina

11 octobre 2026

Étudiant, une colère permanente !

 

1986, 2026 : quarante ans après la loi Devaquet, la jeunesse française est toujours en colère

Il y a quarante ans, en 1986, j'étais encore étudiant. Une époque de ma vie marquée par un moment particulièrement puissant, celui d'une jeunesse qui décidait de manifester sa colère face au projet de loi Devaquet. Je me souviens parfaitement de cette mobilisation, de ces manifestations massives, de cette détermination collective à refuser une réforme qui menaçait directement les conditions d'accès à l'université et, par conséquent, notre avenir.

Nous étions alors sous la première cohabitation de la Ve République. François Mitterrand occupait l'Élysée, Jacques Chirac dirigeait le gouvernement et Alain Devaquet, ministre délégué chargé de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, entendait profondément modifier le fonctionnement de l'université française.

Derrière les arguments habituels de modernisation, d'autonomie universitaire et de rationalisation des moyens, le projet prévoyait notamment de permettre aux universités de fixer des conditions d'admission plus sélectives. Autrement dit, il remettait en question un principe auquel nous étions particulièrement attachés, celui de pouvoir accéder à l'enseignement supérieur avec son baccalauréat, sans que l'établissement choisi puisse librement organiser une sélection supplémentaire.

Déjà, à l'époque, il était question de l'orientation et de l'avenir des étudiants. Déjà, le gouvernement cherchait à restructurer et à réorganiser le système universitaire. Et déjà, une partie de la jeunesse avait parfaitement compris que derrière le vocabulaire technocratique se cachait une transformation profonde du contrat républicain.

Mais il y a quarante ans, la France conservait encore un certain prestige international dans le domaine de l'enseignement et de la formation. Ses universités, ses grandes écoles, ses laboratoires et ses infrastructures scientifiques participaient largement à son rayonnement intellectuel. L'enseignement supérieur public demeurait, malgré ses imperfections et ses inégalités, l'un des instruments essentiels de la promotion sociale.

À cette époque, j'ai moi-même participé à ces manifestations. Nous avions parfaitement compris que l'objectif de cette réforme risquait de nous confisquer une partie de notre avenir, un avenir qui n'était déjà pas particulièrement reluisant dans une France frappée par le chômage de masse, les difficultés économiques et les conséquences des crises inflationnistes des années précédentes.

Il faut se souvenir que le chômage dépassait alors les 10 % de la population active. L'inflation, qui avait atteint des niveaux particulièrement élevés au début des années 1980, avait certes fortement reculé en 1986, mais les inquiétudes économiques demeuraient considérables. Pour beaucoup de jeunes, le diplôme constituait encore la principale promesse d'une insertion professionnelle et d'une ascension sociale.

Nous n'étions pas simplement descendus dans la rue pour défendre un système universitaire. Nous manifestions pour défendre notre droit à choisir notre avenir.

Les manifestations prirent une ampleur considérable. Des centaines de milliers d'étudiants et de lycéens descendirent dans les rues de France. Le mouvement dépassa rapidement les amphithéâtres pour devenir une contestation nationale.

Puis survint le drame du 6 décembre 1986. Malik Oussekine, jeune homme de 22 ans, mourut après avoir été violemment frappé par des policiers appartenant aux pelotons de voltigeurs motocyclistes. Sa mort provoqua une émotion immense dans le pays. Le 8 décembre, Jacques Chirac annonça le retrait du projet Devaquet.

La jeunesse venait de remporter une victoire politique majeure, mais elle en avait payé un prix humain tragique.

Quarante ans plus tard, je n'ai rien oublié.

Et lorsque je regarde aujourd'hui les images des lycéens et des étudiants qui manifestent à nouveau dans les rues de France, je ne peux m'empêcher de retrouver une partie de cette colère, de cette détermination et de cette inquiétude qui nous animaient en 1986.

Évidemment, le retour des manifestations étudiantes n'a rien de surprenant. D'abord parce que ce n'est certainement pas la première fois que les étudiants manifestent depuis quarante ans. En France, le monde universitaire a toujours constitué un espace de contestation politique et sociale. Il suffit de se souvenir de Mai 68, mais également des nombreuses mobilisations contre les réformes universitaires qui se sont succédé depuis.

Surtout, parce que bien au-delà du projet Devaquet, la réforme Parcoursup, instaurée sous la présidence d'Emmanuel Macron, a profondément transformé les conditions d'accès à l'enseignement supérieur.

Présenté comme un instrument destiné à améliorer l'orientation des bacheliers, à réduire les échecs universitaires et à mieux répartir les étudiants entre les formations, Parcoursup a suscité dès son lancement de nombreuses critiques.

Et avec les années, une partie du monde étudiant a fini par comprendre ce qu'elle considère comme le piège dans lequel elle était tombée.

Car derrière la promesse d'une meilleure orientation se trouve un système particulièrement complexe, dans lequel les candidats formulent des vœux sans disposer toujours d'une compréhension suffisante des critères réels de classement, des pondérations retenues et des mécanismes qui déterminent finalement leur affectation.

Combien de drames humains, de déceptions profondes, de vocations contrariées, de projets professionnels abandonnés à la suite d'une orientation non désirée ?

Combien de jeunes ont dû renoncer à la formation qu'ils souhaitaient suivre, faute d'avoir obtenu une proposition correspondant à leurs aspirations ?

Combien d'autres ont été contraints d'accepter une affectation éloignée de leur domicile, entraînant des dépenses supplémentaires de logement, de transport et de vie quotidienne que leurs familles ne pouvaient pas toujours assumer ?

L'État a voulu rationaliser la gestion des étudiants en fonction de leurs résultats scolaires, des capacités d'accueil des établissements, de critères géographiques et de considérations sociales. Mais une question demeure, celle des effets indirects que ces mécanismes peuvent produire sur des populations déjà confrontées aux discriminations et aux inégalités territoriales.

La question de l'origine ethnique, qui n'est pas un critère officiel d'affectation, mérite également d'être posée sous l'angle des discriminations indirectes. Lorsque les établissements scolaires, les quartiers et les trajectoires sociales sont déjà profondément inégalitaires, peut-on réellement considérer qu'un système d'orientation fondé sur ces parcours produit nécessairement une égalité de traitement ?

Je ne le crois pas.

Bilan des courses, chaque année, des candidats restent sans proposition à certaines étapes de la procédure, tandis que d'autres obtiennent une place qui ne correspond pas à leur projet initial. Il existe des statistiques officielles, mais elles ne permettent pas à elles seules de mesurer toutes les frustrations, les renoncements et les réorientations subies.

Parcoursup est devenu, pour une partie de la jeunesse, le symbole d'une confiscation de la volonté légitime de choisir son avenir.

Et comme si cela ne suffisait pas, il suffit de faire un petit tour dans les établissements scolaires, collèges, lycées et facultés, pour constater le déphasage qui existe entre certains établissements prestigieux de la capitale et ceux de la périphérie.

Paris, où se concentrent des universités historiques, de grandes écoles, des laboratoires réputés et des établissements bénéficiant d'une visibilité internationale considérable.

Paris, où le campus de Jussieu a fait l'objet d'une gigantesque opération de désamiantage et de rénovation, mobilisant des moyens financiers exceptionnels pendant plusieurs décennies.

Pendant ce temps, dans de nombreux établissements de banlieue, les problèmes de vétusté, d'amiante, d'isolation, de chauffage ou d'entretien continuent d'alimenter les inquiétudes des personnels et des familles.

Il ne s'agit évidemment pas de prétendre que tous les établissements parisiens seraient parfaitement entretenus et que tous ceux de banlieue seraient abandonnés. Mais il existe bien des disparités territoriales qui mériteraient d'être examinées avec beaucoup plus de sérieux.

Et que dire des politiques budgétaires conduites en Île-de-France, notamment sous la présidence de Valérie Pécresse, dont certaines décisions concernant les lycées et les moyens éducatifs ont été vivement contestées ?

Paris reste également une ville toujours plus chère, difficilement accessible pour de nombreux étudiants issus de la grande périphérie. Les transports en commun, les temps de trajet, le coût du logement et les dépenses quotidiennes constituent autant d'obstacles supplémentaires pour les familles modestes.

J'étais moi-même parisien à l'époque, et je mesure aujourd'hui combien cette proximité géographique pouvait représenter un avantage.

La possibilité de fréquenter certaines universités, d'accéder plus facilement aux bibliothèques, aux conférences, aux réseaux professionnels et aux établissements les plus prestigieux n'est pas sans conséquence sur les trajectoires universitaires.

Le classement PISA a montré, au fil des enquêtes, les difficultés persistantes du système scolaire français, notamment en matière d'inégalités sociales de réussite. Il concerne les élèves de 15 ans et non les universités, mais il permet de comprendre comment les disparités se construisent bien avant l'entrée dans l'enseignement supérieur.

Car c'est précisément là que se trouve le problème.

Comparez les trajectoires, les moyens, les réseaux et la réputation d'établissements comme Assas ou Dauphine avec ceux des universités de Villetaneuse ou de Saint-Denis.

Il ne s'agit pas de remettre en cause la qualité des enseignants ou des formations dispensées dans ces dernières, bien au contraire. Il s'agit de comprendre pourquoi les établissements ne disposent pas tous de la même reconnaissance sociale, des mêmes réseaux économiques et des mêmes perspectives de valorisation des diplômes.

Comment prétendre défendre l'égalité républicaine lorsque le lieu de résidence, l'origine sociale et les ressources familiales continuent de peser aussi lourdement sur les parcours ?

Voilà toute la contradiction d'un système qui promet l'égalité des chances mais qui peine à garantir l'égalité des conditions de départ.

Le mythe de la méritocratie prend alors une dimension presque cruelle. On explique à des jeunes qu'il suffit de travailler pour réussir, tout en leur demandant de rivaliser avec d'autres qui disposent de moyens matériels, culturels et financiers sans commune mesure.

Comment espérer atteindre le sommet de la pyramide lorsque les moyens permettant d'y parvenir sont parfois inexistants ?

Cette contradiction constitue, à mes yeux, l'un des facteurs profonds du malaise de la jeunesse.

Et c'est précisément ce qui rend les manifestations actuelles particulièrement intéressantes.

Le mouvement de protestation de cet automne 2026, d'abord porté par des lycéens, puis rejoint par des étudiants, exprime des revendications qui dépassent largement la simple question des conditions matérielles d'enseignement.

Manque de professeurs, classes surchargées, établissements dégradés, difficultés d'orientation, inquiétudes concernant les budgets et sentiment d'abandon constituent autant de motifs de contestation.

Le 6 octobre, les manifestations ont rassemblé plus de 250 000 personnes selon les estimations rapportées par la presse. Le 8 octobre, plus de 70 000 manifestants ont encore été recensés. Le mouvement a pris une dimension nationale, touchant aussi bien la capitale que de nombreuses villes de province.

Ce qui me frappe, c'est de voir cette jeunesse des quartiers populaires, de la périphérie et de la province participer à une contestation qui dépasse les frontières sociales et géographiques habituelles.

Il serait artificiel de prétendre que les étudiants parisiens seraient tous privilégiés et que ceux de province seraient tous défavorisés. Mais la mobilisation révèle une conscience collective qui traverse des milieux très différents.

Et c'est peut-être cela qui dérange le plus.

Car lorsqu'une contestation commence à dépasser les appartenances sociales, territoriales et politiques, elle devient beaucoup plus difficile à enfermer dans les catégories habituelles du discours gouvernemental.

Bien entendu, les revendications concernant les conditions d'enseignement trouvent un écho important dans la population. Les enquêtes d'opinion récentes montrent d'ailleurs un soutien majoritaire à leur légitimité, même si une partie des personnes interrogées souhaite désormais la fin des manifestations.

Mais la technique politique et médiatique demeure souvent la même : déplacer la focale.

On parle des violences, des dégradations, des voitures incendiées, des établissements endommagés, des affrontements avec les forces de l'ordre.

Et progressivement, la question centrale, celle de la dégradation des services publics et de l'école publique, risque de disparaître derrière les images spectaculaires des incidents.

Certains médias s'en donnent à cœur joie. Des éditorialistes feignent de comprendre les revendications, les soutiennent du bout des lèvres, avant de consacrer l'essentiel de leurs interventions à la condamnation des débordements.

D'autres ne prennent même plus cette précaution. Ils passent directement à la conclusion, les violences sont inadmissibles, les dégradations sont condamnables, les manifestants doivent rentrer chez eux.

Évidemment que les violences sont condamnables.

Mais depuis quand la condamnation des violences dispense-t-elle de comprendre les raisons d'une mobilisation ?

Depuis quand quelques vitrines brisées suffisent-elles à faire disparaître les revendications de dizaines de milliers de jeunes ?

Et surtout, pourquoi les mêmes commentateurs qui passent leur temps à expliquer que la jeunesse serait désengagée, individualiste et indifférente à la politique semblent-ils si déconcertés lorsqu'elle décide précisément de s'engager ?

Il y a là une contradiction assez savoureuse.

Ce qui m'amuse le plus, en vérité, c'est de lire ou d'entendre certains journalistes et analystes à la petite semaine nous expliquer que le mouvement étudiant serait instrumentalisé par les partis politiques.

La France insoumise devient ainsi, pour certains, la tête de turc permanente de toutes les manifestations et de toutes les colères sociales.

Il suffit qu'un responsable politique exprime son soutien à une mobilisation pour que certains y voient immédiatement la preuve d'une manipulation.

Comme si les étudiants étaient incapables de réfléchir par eux-mêmes.

Comme si un lycéen de terminale ne pouvait pas comprendre la dégradation de son établissement sans recevoir des consignes d'un parti politique.

Comme si la jeunesse devait nécessairement être manipulée pour avoir conscience de ses propres difficultés.

Plus étonnant encore, certaines accusations vont jusqu'à évoquer des influences étrangères ou à attribuer les violences à des groupes issus des quartiers populaires, sans toujours apporter les éléments permettant de distinguer les faits établis des interprétations politiques.

On retrouve alors de vieux réflexes consistant à désigner les banlieues comme responsables naturelles du désordre.

Et lorsque des responsables politiques locaux, comme Bally Bagayoko à Saint-Denis, se retrouvent au centre de controverses liées aux manifestations et aux interventions policières, le débat se personnalise à une vitesse extraordinaire.

On ne parle plus des établissements scolaires, des enseignants absents ou des moyens nécessaires à l'éducation.

On parle d'un maire, d'une déclaration, d'une polémique, d'une séquence vidéo.

Le sujet initial a disparu.

Je ne dirai jamais que la violence est bonne conseillère ni qu'elle constitue le meilleur chemin pour obtenir des résultats. Bien au contraire, je la déplore.

Mais je considère également que l'État aurait dû, dès les premières manifestations, ouvrir un véritable canal de discussion avec des représentants des lycéens et des étudiants, envoyer des interlocuteurs capables d'écouter, de négocier, de proposer des réponses concrètes, et ne pas laisser s'installer une situation dans laquelle les forces de l'ordre deviennent les principaux interlocuteurs d'adolescents qui réclament simplement de meilleures conditions d'enseignement.

Le gouvernement a fini par annoncer des mesures et des espaces de dialogue. Mais les annonces budgétaires et les promesses de concertation ne suffisent pas nécessairement à répondre à une défiance accumulée pendant des années.

D'autant que les images des interventions policières, les témoignages de jeunes blessés et les controverses autour des méthodes employées par les forces de l'ordre ne peuvent que raviver les souvenirs d'une histoire que certains semblent avoir bien rapidement oubliée.

Mais quand je parle d'une réponse policière sans précédent, je dois immédiatement me corriger. Car des précédents, il y en a eu, et ils sont particulièrement nombreux dans l'histoire sociale et politique française.

Certains éditorialistes, chroniqueurs et autres propagandistes occasionnels du pouvoir voudraient presque nous faire croire que les manifestations de Mai 68 étaient de sympathiques rassemblements estudiantins, dans une atmosphère de fête populaire, où les étudiants distribuaient des fleurs aux forces de l'ordre avant de rentrer tranquillement chez eux.

Une sorte de Flower Power à la française, avec quelques slogans libertaires et des jeunes gens insouciants venus refaire le monde sur les bancs de la Sorbonne.

Quelle plaisanterie !

Il suffit pourtant de se replonger dans les archives de cette période pour mesurer à quel point cette représentation relève d'une véritable réécriture de l'histoire.

En Mai 68, la France était dirigée par le général de Gaulle, un militaire de carrière devenu président de la République. Les affrontements entre manifestants et forces de l'ordre furent d'une violence considérable. Des barricades furent érigées dans le Quartier latin, des centaines de personnes furent blessées, des voitures incendiées et des milliers de pavés arrachés aux chaussées parisiennes pour servir de projectiles.

La nuit des barricades, du 10 au 11 mai 1968, demeure l'un des épisodes les plus emblématiques de cette confrontation. Les images de véhicules renversés, de rues dévastées, de charges policières et de pavés lancés contre les CRS témoignent d'une violence qui n'avait absolument rien d'anecdotique.

Les forces de l'ordre étaient alors confrontées à des manifestants déterminés, dans des conditions matérielles et tactiques bien différentes de celles que nous connaissons aujourd'hui.

Et il n'est pas inutile de rappeler que les pavés parisiens sont devenus l'un des symboles les plus célèbres de cette révolte.

« Sous les pavés, la plage ! »

Tout un programme pour des manifestations que certains voudraient aujourd'hui présenter comme de charmantes promenades estudiantines.

La disparition progressive de nombreux pavages au profit de revêtements modernes a d'ailleurs nourri, dans la mémoire collective, l'idée que les autorités avaient voulu empêcher leur réutilisation comme projectiles. Il faut cependant rappeler que les transformations de la voirie parisienne avaient commencé bien avant 1968 et ne sauraient être attribuées exclusivement à cette préoccupation sécuritaire.

Mais ce qui m'intéresse surtout, c'est la manière dont la mémoire de ces événements est aujourd'hui utilisée.

Car lorsque les étudiants de Mai 68 affrontaient les forces de l'ordre, certains commentateurs contemporains y voient volontiers l'expression d'une jeunesse courageuse, révoltée contre l'autoritarisme et désireuse de transformer la société.

En revanche, lorsque des jeunes issus des quartiers populaires participent aujourd'hui à des manifestations, certains discours changent immédiatement de nature.

Il n'est plus question de révolte, de contestation sociale ou de revendications légitimes. On parle de délinquance, de bandes, de racaille et de violences urbaines.

Je considère que cette différence de traitement mérite d'être interrogée, notamment lorsqu'elle s'accompagne de représentations sociales ou raciales particulièrement stigmatisantes.

Pourquoi la violence de certains manifestants d'hier serait-elle devenue un objet de fascination historique, tandis que celle de certains manifestants d'aujourd'hui suffirait à disqualifier l'ensemble d'un mouvement ?

Il ne s'agit évidemment pas de justifier les violences, qu'elles soient commises en 1968, en 1986 ou en 2026.

Il s'agit simplement de refuser cette hypocrisie qui consiste à célébrer les révoltes du passé tout en condamnant systématiquement celles du présent, sans même chercher à comprendre les raisons qui les ont provoquées.

Et surtout, il s'agit de rappeler qu'une démocratie ne peut pas réduire la question sociale à une question de maintien de l'ordre.

Lorsque l'état-major politique panique, il est toujours tentant de désigner un responsable, de lui attribuer tous les désordres et de présenter son élimination du débat public comme une nécessité.

C'est une vieille méthode.

On commence par expliquer que les revendications sont compréhensibles, puis on insiste sur les débordements, ensuite on désigne des responsables politiques supposés manipuler les manifestants et, finalement, on ne parle plus que de sécurité.

Le problème initial a disparu.

La dégradation de l'école publique, les inégalités territoriales, les difficultés d'orientation, les enseignants absents, les établissements vétustes, le coût des études et le sentiment d'abandon de la jeunesse deviennent secondaires.

Et pendant ce temps, les responsables politiques peuvent continuer à expliquer qu'ils ont parfaitement compris les inquiétudes exprimées.

Mais qu'ont-ils réellement compris ?

Est-il normal que la principale réponse visible de l'État face à des adolescents qui manifestent soit parfois celle de policiers équipés pour affronter des situations de violence ?

Est-il normal que des jeunes qui réclament des conditions d'enseignement dignes, des formations de qualité et une véritable égalité des chances aient le sentiment de devoir affronter les institutions censées précisément garantir ces droits ?

La République française a construit une grande partie de sa légitimité sur la promesse d'une école publique capable d'émanciper les individus indépendamment de leur origine sociale.

Cette promesse n'a jamais été parfaitement réalisée. Mais elle constituait au moins un horizon collectif.

Aujourd'hui, cet horizon semble s'éloigner pour une partie de la jeunesse.

L'école demeure gratuite dans son principe, mais les conditions réelles d'accès à la réussite ne le sont pas toujours. Les familles doivent financer les transports, les logements, les équipements informatiques, parfois les cours particuliers, sans parler des dépenses quotidiennes qui accompagnent les études supérieures.

Et lorsque les moyens financiers viennent à manquer, les ambitions doivent parfois être revues à la baisse.

Voilà une réalité que les discours sur la méritocratie ont bien du mal à dissimuler.

À l'évidence, certains dirigeants semblent souffrir d'un sérieux problème d'audition.

Ils entendent les slogans, mais pas les revendications. Ils voient les barricades, mais pas les établissements dégradés. Ils comptabilisent les voitures incendiées, mais semblent beaucoup moins pressés de mesurer les vocations brisées et les parcours scolaires abandonnés.

Ils dénoncent le coût des dégradations, mais parlent beaucoup moins volontiers du coût économique et social d'une jeunesse insuffisamment formée, mal orientée ou découragée.

Car l'éducation n'est pas simplement une dépense publique.

Elle constitue l'un des investissements les plus fondamentaux pour l'avenir d'une nation.

Un pays qui néglige sa jeunesse prépare inévitablement ses difficultés futures. Un pays qui laisse se creuser les inégalités scolaires compromet sa propre cohésion sociale. Et un pays qui transforme progressivement l'accès à la formation en parcours d'obstacles prend le risque de voir disparaître la confiance des nouvelles générations dans ses institutions.

C'est précisément ce qui me frappe le plus dans cette histoire.

Quarante ans après les manifestations contre la loi Devaquet, quarante ans après la mort de Malik Oussekine, l'institution gouvernementale semble encore éprouver les mêmes difficultés à comprendre ce que signifie une jeunesse qui descend massivement dans la rue.

En 1986, nous avions le sentiment que notre avenir pouvait nous être confisqué.

En 2026, une partie de la jeunesse exprime à nouveau cette même inquiétude, dans une France confrontée à des difficultés économiques, sociales et budgétaires considérables.

Bien entendu, les contextes sont différents, les générations ont changé et les revendications ne sont pas identiques.

Mais le sentiment d'incertitude demeure.

Et ce sentiment est d'autant plus préoccupant qu'il s'inscrit dans un pays dont le décrochage industriel, les difficultés budgétaires et les fractures territoriales alimentent depuis plusieurs décennies les interrogations sur son avenir.

Je refuse de croire que les jeunes qui descendent dans la rue le font simplement pour casser, brûler ou provoquer les forces de l'ordre.

La très grande majorité de ceux qui manifestent cherchent avant tout à exprimer un désaccord, à défendre leurs conditions d'existence et à obtenir des réponses.

Les violences commises par certains ne doivent pas être confondues avec les motivations de l'ensemble des manifestants.

Et si une partie de cette jeunesse en vient à considérer que les voies habituelles du dialogue ne permettent plus de se faire entendre, alors les responsables politiques doivent s'interroger sur les raisons de cette rupture.

La violence n'est ni une fatalité ni une réponse acceptable aux difficultés sociales. Mais elle peut prospérer dans les situations où s'accumulent la frustration, le sentiment d'injustice et l'absence de perspectives.

C'est précisément pour éviter cette dérive que les institutions doivent être capables d'anticiper les crises, de dialoguer et de répondre aux inquiétudes avant qu'elles ne dégénèrent.

Les responsables qui dirigent ce pays, et qui sont censés incarner la maturité politique, auraient dû comprendre depuis longtemps qu'il vaut toujours mieux ouvrir un canal de communication qu'installer les conditions d'une confrontation.

Je repense alors à ce jeune étudiant que j'étais en 1986, à ces manifestations auxquelles j'avais participé, à cette conviction que nous avions de pouvoir changer les choses.

Je repense également à Malik Oussekine, à sa mort, à l'émotion nationale qu'elle avait provoquée et à cette réforme finalement retirée sous la pression de la rue.

Quarante ans plus tard, il serait tragique que la France n'ait retenu de cette histoire que les images des manifestations, sans en avoir compris la leçon essentielle.

Car derrière chaque génération qui manifeste, il y a une génération qui s'interroge sur son avenir.

Derrière chaque colère collective, il existe des inquiétudes qui méritent d'être entendues.

Et derrière chaque mouvement étudiant, il y a cette question fondamentale que les gouvernements successifs semblent toujours redécouvrir : quelle société sommes-nous en train de construire pour ceux qui devront vivre demain avec les décisions que nous prenons aujourd'hui ?

En 1986, nous avions manifesté parce que nous refusions que notre avenir soit décidé sans nous.

En 2026, quarante ans plus tard, la jeunesse française semble vouloir rappeler exactement la même chose.

Et si, finalement, le véritable problème n'était pas que la jeunesse française manifeste encore, mais que, quarante ans après, elle soit toujours obligée de descendre dans la rue pour réclamer ce que la République lui avait promis ?

Gamal Abina.




 

 

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10 octobre 2026

Magda Goebbels, du sionisme au fanatisme nazi.

Magda Goebbels, du sionisme au fanatisme nazi.

Parmi tout le panthéon nazi, un personnage très singulier se dégage de tous ces hommes. Une femme. Non pas Eva Braun, la compagne d’Adolf Hitler qui ne deviendra officiellement son épouse que le 29 avril 1945, à la veille de leur suicide dans le bunker de Berlin. Eva Braun était demeurée pendant presque toute l’existence du régime une personnalité largement cachée au peuple allemand. Mais une autre femme était devenue, elle, une véritable vedette de la propagande nazie, incarnant presque parfaitement l’image profondément conservatrice et machiste que le régime voulait donner de la femme allemande. Cette femme, c’est Magdalena Goebbels, plus connue sous son diminutif, Magda.

Mère de six enfants de son second mariage avec Joseph Goebbels, et de sept enfants au total si l’on ajoute Harald, né de son premier mariage avec l’industriel Günther Quandt, Magda Goebbels réunit à elle seule certaines des contradictions les plus saisissantes de l’Allemagne des années 1920 et 1930. Elle finira par devenir probablement la figure féminine la plus emblématique de l’entourage immédiat d’Adolf Hitler et du NSDAP, le Parti national socialiste des travailleurs allemands. Son parcours est pourtant tout sauf rectiligne.

Dans une trajectoire que l’on pourrait qualifier de parcours en dents de scie, elle passe une partie de sa jeunesse auprès d’un beau père juif allemand, Richard Friedländer, dont elle portera d’ailleurs le nom. Plus étonnant encore lorsqu’on connaît la suite de son histoire, la jeune Magda fréquente des milieux sionistes et entretient une relation sentimentale avec Viktor Arlosoroff, qui deviendra par la suite l’une des grandes personnalités du mouvement sioniste travailliste en Palestine mandataire. Richard Friedländer, son beau père, sera quant à lui arrêté après l’arrivée des nazis au pouvoir et mourra à Buchenwald en 1939.

Puis Magda épouse en 1921 Günther Quandt, qui n’est pas juif contrairement à ce qui est parfois affirmé, mais l’un des grands industriels allemands de son époque. Elle n’a que 19 ans, lui en a 40. De cette union naît Harald Quandt en novembre 1921. Le couple divorce finalement en 1929. Quelques années plus tard, elle va pourtant épouser l’une des personnalités les plus fanatiquement antisémites du IIIe Reich, Joseph Goebbels. Voilà toute l’énigme Magda. Une radicalité antisémite qui ne correspond absolument pas aux premières années de sa vie.

Ce que beaucoup ignorent en effet, c’est que l’environnement juif n’a jamais constitué initialement un problème pour elle. Bien au contraire. Sa relation avec Viktor Arlosoroff la rapproche du mouvement sioniste. Certaines biographies rapportent qu’elle porte alors une étoile de David autour du cou et envisage même un départ pour la Palestine. Arlosoroff, lui, poursuivra effectivement cette destinée et deviendra une personnalité importante du mouvement sioniste avant d’être assassiné à Tel Aviv en 1933.

Comment cette femme issue d'une culture chrétienne, élevée en partie par un beau père juif, proche pendant sa jeunesse du sionisme, a t elle pu basculer quelques années plus tard dans l’antisémitisme le plus radical ? Pour essayer de répondre à cette question, il faut aussi comprendre les circonstances, les turpitudes de sa vie personnelle et surtout les bouleversements considérables traversés par l’Allemagne de Weimar.

L’Allemagne des années 1920 est un pays traumatisé par la défaite de 1918, secoué par les conséquences du traité de Versailles, l’instabilité politique, l’hyperinflation de 1923, les affrontements entre mouvements révolutionnaires et nationalistes, puis par la catastrophe économique provoquée à partir de 1929 par la Grande Dépression. Chômage massif, déclassement, peur de l’avenir, effondrement de certaines fortunes et radicalisation politique créent un formidable terrain pour tous ceux qui cherchent des responsables. Et lorsque des sociétés entières ne vont plus très bien, elles finissent parfois par chercher quelqu’un qui ira encore plus mal qu’elles. Un bouc émissaire. Dans l’Allemagne nazie, ce bouc émissaire sera d’abord le Juif.

Après son divorce, Magda commence à fréquenter les réunions politiques et les salles où s’expriment les mouvements nationalistes et völkisch. Elle découvre alors le NSDAP et assiste en 1930 à un discours de Joseph Goebbels. Elle est fascinée. Goebbels est un homme de petite taille, handicapé par une déformation du pied droit, mais il possède incontestablement quelque chose de particulier. Une extraordinaire capacité à parler aux foules, à transformer la frustration en colère et la colère en adhésion politique. Il est probablement, après Hitler, l’un des plus redoutables orateurs du mouvement nazi. Magda tombe sous son charme.

Ils se marient le 19 décembre 1931. Adolf Hitler est témoin du mariage. Il est d’ailleurs difficile de ne pas s’interroger sur les sentiments que Magda éprouvait elle même pour Hitler. La proximité entre eux était réelle et Magda développera progressivement une véritable fascination pour le Führer. On peut même se demander si son mariage avec Goebbels ne lui permettait pas également d’occuper cette place symbolique qu’Hitler, célibataire aux yeux de l’opinion allemande, ne pouvait offrir à aucune femme.

Car la chose la plus fascinante dans son histoire reste ce passage d’une proximité avec le judaïsme et le sionisme à l’antisémitisme radical. Des difficultés personnelles, une crise économique gigantesque, la radicalisation nationale, le besoin d’appartenir à quelque chose de plus grand que soi, puis la fascination pour des personnalités charismatiques peuvent fabriquer des transformations idéologiques que l’on aurait cru impossibles quelques années auparavant. Lorsque l’on ne va pas très bien, on cherche parfois quelqu’un que l’on pourra considérer comme inférieur à soi pour reconstruire artificiellement sa propre estime. C’est précisément ce mécanisme que le nazisme saura exploiter à une échelle industrielle.

Cette soudaine fièvre nationaliste, cette radicalisation raciale et cet amour presque mystique pour Adolf Hitler permettent en partie de comprendre le revirement de Magda Goebbels. Mais il existe un autre aspect essentiel. Magda devait désormais correspondre à l’image de la femme allemande voulue par le régime nazi. Une bonne mère de famille, installée dans son foyer, fidèle à son mari, entièrement consacrée à ses enfants et participant par sa maternité à l’accroissement démographique du Reich.

La politique nazie exalte effectivement la maternité allemande. Le régime créera même la Croix d’honneur de la mère allemande, récompensant les femmes considérées comme racialement conformes ayant donné naissance à de nombreux enfants. Magda Goebbels devient ainsi une extraordinaire vitrine du régime. La famille Goebbels est mise en scène par la propagande comme une sorte de famille allemande idéale. Les enfants apparaissent dans les actualités cinématographiques, les photographies et les séquences familiales. La maison, les enfants, Noël, les jeux, les promenades, le père, la mère. Une sorte de télé réalité avant l’heure. Une image d’Épinal soigneusement fabriquée pour présenter aux Allemands le bonheur supposé d’une famille nationale socialiste exemplaire.

La réalité était évidemment beaucoup moins idyllique. Joseph Goebbels était notoirement volage. Son comportement lui vaudra même le surnom de « bouc de Babelsberg », en référence aux célèbres studios de cinéma situés près de Berlin. Ministre de la Propagande contrôlant également l’industrie cinématographique allemande, il multipliait les liaisons avec des actrices. La plus célèbre fut celle qu’il entretint avec l’actrice tchèque Lída Baarová. La crise devint suffisamment grave pour que Magda envisage le divorce. Et c’est Adolf Hitler lui même qui intervint.

Le Führer refusa de voir éclater publiquement le couple qui incarnait l’une des familles modèles du régime. Il exigea de Goebbels qu’il mette fin à sa liaison. La vie privée devait s’effacer devant la propagande. Magda était devenue trop importante dans l’imagerie du régime pour qu’un divorce vienne détruire cette façade.

Mais la véritable folie de cette femme apparaîtra dans les derniers jours du Reich. En avril 1945, alors que Berlin est encerclée par l’Armée rouge et que l’effondrement du régime ne fait plus aucun doute, Magda et Joseph Goebbels rejoignent Hitler dans le complexe souterrain de la chancellerie. Et ils emmènent avec eux leurs six enfants. Helga, Hilde, Helmut, Holde, Hedda et Heidi. Six enfants âgés de quatre à douze ans.

Harald Quandt, le fils du premier mariage de Magda, échappe à ce destin uniquement parce qu’il est alors prisonnier de guerre des Alliés. Engagé dans la Luftwaffe, il avait été capturé en Italie en 1944. Il sera ainsi le seul enfant de Magda à survivre à la guerre.

Le 30 avril 1945, Adolf Hitler et Eva Braun se suicident. Le lendemain, 1er mai, Magda et Joseph Goebbels font empoisonner leurs six enfants au cyanure, vraisemblablement après les avoir préalablement endormis. Puis Joseph et Magda quittent le bunker et se donnent eux mêmes la mort. Leurs corps sont ensuite partiellement brûlés dans le jardin de la chancellerie et seront découverts par les soldats soviétiques. Les six enfants, eux, sont retrouvés morts dans leurs lits.

La radicalité idéologique atteint alors son stade ultime. Magda considère littéralement qu’un monde sans Hitler et sans national socialisme n’est plus un monde dans lequel ses propres enfants méritent de vivre. C’est peut être là que l’on mesure le mieux ce que peut produire le fanatisme lorsqu’il a entièrement colonisé un individu.

Pour la petite histoire, il existe une photographie célèbre du cadavre carbonisé de Joseph Goebbels dans une posture étonnamment figée. Chaque fois que je regarde cette image, je ne peux m’empêcher de penser à Han Solo, interprété par Harrison Ford, congelé dans la carbonite dans Star Wars, L’Empire contre attaque. La posture est étonnamment similaire. Je ne dispose cependant d’aucun élément historique permettant d’affirmer que George Lucas ou son équipe s’en soient directement inspirés. Je préfère donc laisser cette comparaison au rang de rapprochement visuel personnel.

Mais l’histoire possède une dernière ironie. Harald Quandt, le seul enfant de Magda ayant survécu, sort de captivité en 1947 et devient après guerre un industriel important. Avec son demi frère Herbert Quandt, il participe au développement de l’immense patrimoine industriel familial hérité de leur père Günther Quandt. Cette dynastie sera notamment intimement liée à l'histoire industrielle de BMW.

Contrairement à une histoire parfois racontée, Harald Quandt n’est donc pas le créateur d’Aldi. L’enseigne de discount est l’œuvre des frères Karl et Theo Albrecht. Le nom Aldi vient d’ailleurs de la contraction d’« Albrecht Diskont ». Cela n’enlève rien au caractère extraordinaire de la destinée d’Harald, fils d’une femme devenue l’une des personnalités les plus fanatiques de l’entourage d’Hitler, beau fils de Joseph Goebbels, soldat allemand pendant la guerre, prisonnier des Alliés puis industriel prospère de l’Allemagne de l’Ouest.

Mais c’est évidemment le parcours de sa mère qui continue de m’interroger. Du judaïsme qui accompagne une partie de son enfance au sionisme de sa jeunesse, puis du sionisme au nationalisme allemand et enfin au nazisme le plus fanatique. Un parcours de vie en dents de scie, je le répète, mais surtout une trajectoire qui interroge profondément les fondements de la nature humaine.

Car Magda Goebbels n’est pas née antisémite. Elle n’est pas née nazie. Elle a vécu auprès d’un homme juif dont elle a porté le nom. Elle a aimé un sioniste. Elle a envisagé la Palestine. Puis elle a progressivement adhéré à une idéologie qui désignait précisément ces hommes comme des ennemis à éliminer.

Et vingt ans plus tard, cette femme qui avait traversé tant d’univers différents était devenue incapable d’imaginer que ses propres enfants puissent simplement vivre dans un monde débarrassé d’Adolf Hitler.

C’est peut être cela, finalement, qui rend son histoire aussi terrifiante. Non pas seulement ce qu’elle est devenue. Mais le chemin qu’elle a parcouru pour le devenir.

Gamal Abina.

9 octobre 2026

Le boycott, une arme de paix au service de l’action politique.

Le boycott, une arme de paix au service de l’action politique.

Aujourd’hui, le boycott est redevenu un instrument politique majeur, particulièrement concernant la question palestinienne. Quoi de plus légitime, en effet, que de décider de ne plus acheter des produits lorsque l’on considère que les entreprises qui les commercialisent participent directement ou indirectement à une politique que l’on condamne ?

Les opposants au boycott ont d’ailleurs beaucoup de difficultés à combattre cette pratique sur le terrain juridique, car le boycott repose avant tout sur un principe extrêmement simple, celui du libre choix. Personne n’est obligé d’acheter un produit, de fréquenter une enseigne ou de soutenir financièrement une entreprise. Lorsqu’une campagne de boycott est lancée, personne n’est davantage obligé d’y participer. Ceux qui se reconnaissent dans la cause défendue y adhèrent volontairement. C’est précisément cette addition de décisions individuelles qui peut finir par produire un effet économique et politique considérable.

L’histoire nous montre que le boycott ne date évidemment pas de la mobilisation actuelle en faveur de la Palestine.

Hier, on boycottait l’Afrique du Sud parce que ce pays avait institutionnalisé un système de discrimination raciale, politique et sociale contre sa population noire majoritaire. Une minorité blanche disposait de l’essentiel du pouvoir politique et économique tandis que la majorité noire était privée de droits fondamentaux dans son propre pays.

La mobilisation internationale contre l’apartheid a fini par porter ses fruits. Pendant des décennies, le gouvernement sud africain avait pourtant pratiqué une répression féroce contre ses opposants et s’était engagé dans plusieurs conflits régionaux en Afrique australe. Mais les campagnes militantes, les boycotts économiques, culturels et sportifs, puis progressivement les sanctions adoptées par différents États ont contribué à isoler le régime.

Nelson Mandela fut finalement libéré en 1990, après vingt sept années de détention, avant de devenir en 1994 le premier président noir de l’Afrique du Sud démocratique. Le boycott n’explique évidemment pas à lui seul la disparition de l’apartheid, mais il constitua incontestablement l’une des armes politiques utilisées pour accroître la pression internationale sur Pretoria.

Plus loin encore dans l’histoire, lorsque Adolf Hitler arriva au pouvoir en Allemagne en 1933, des organisations juives aux États Unis et dans plusieurs autres pays appelèrent au boycott des produits allemands afin de protester contre les premières persécutions antisémites du régime nazi. Cette mobilisation internationale eut des conséquences économiques et politiques, mais elle ne parvint malheureusement pas à empêcher la radicalisation du régime, les persécutions, puis la guerre et l’extermination.

Le mot lui même possède d’ailleurs une histoire particulièrement révélatrice. Il vient du nom de Charles Cunningham Boycott, un administrateur britannique travaillant en Irlande au XIXe siècle. En 1880, dans le contexte des luttes agraires irlandaises, la population locale décida de l’isoler socialement et économiquement. Son nom entra alors dans le langage courant pour désigner cette forme particulière de résistance collective.

Mais l’un des exemples les plus puissants de l’utilisation de l’économie comme instrument de résistance politique reste certainement celui de Gandhi en Inde.

En 1930, Gandhi décide de s’attaquer à un symbole apparemment dérisoire de la domination britannique, le sel. L’administration coloniale britannique détenait un monopole sur sa production et sa commercialisation et imposait une taxe qui frappait l’ensemble de la population indienne, y compris les plus pauvres.

Le 12 mars 1930, Gandhi quitte l’ashram de Sabarmati accompagné de 78 disciples. Après environ 385 kilomètres parcourus à pied et plus de trois semaines de marche, il atteint la côte à Dandi. Le 6 avril, il ramasse symboliquement une poignée de sel, violant ainsi délibérément la législation britannique.

Le geste paraît insignifiant. Il est en réalité politiquement redoutable.

Gandhi venait de démontrer qu’un produit aussi banal que le sel pouvait devenir une arme contre l’un des empires les plus puissants du monde. Le mouvement se propage dans toute l’Inde. Des milliers puis des centaines de milliers d’Indiens participent à la désobéissance civile, fabriquent leur propre sel, refusent certaines taxes et boycottent des marchandises britanniques. Des dizaines de milliers de personnes sont arrêtées et Gandhi lui même est emprisonné.

La Marche du sel n’a évidemment pas provoqué à elle seule l’indépendance de l’Inde, qui n’interviendra qu’en 1947. Mais elle démontre magistralement ce que peut produire une mobilisation économique lorsqu’elle devient collective. Le consommateur cesse alors d’être seulement celui qui achète. Il devient un acteur politique. Chaque produit refusé, chaque taxe contestée, chaque achat évité devient une manière de retirer une petite partie de sa puissance économique au système que l’on combat.

C’est précisément là que réside la force du boycott, individuellement presque insignifiant, collectivement redoutable.

L’histoire américaine nous offre également un exemple remarquable. En 1955, Rosa Parks refusa de céder sa place à un passager blanc dans un autobus de Montgomery, en Alabama. Son arrestation déclencha le boycott des bus de Montgomery, auquel participa activement Martin Luther King Jr. Pendant plus d’un an, des milliers d’Afro Américains refusèrent d’utiliser les autobus municipaux afin de combattre la ségrégation raciale.

Une fois encore, il ne s’agissait ni de violence ni de lutte armée. Il s’agissait de refuser de financer un système considéré comme injuste.

C’est exactement dans cette tradition politique que je situe aujourd’hui le boycott d’Israël.

La question du boycott d’Israël est devenue à mes yeux essentielle. Il s’agit d’abord de manifester une réprobation politique face à un gouvernement israélien dominé par une droite et une extrême droite dont plusieurs représentants défendent des positions nationalistes, racistes ou suprémacistes. Il s’agit également de refuser cette logique qui prétend imposer par la force une paix des cimetières.

Surtout, il s’agit de soutenir le peuple palestinien qui subit depuis des décennies une injustice historique dont il n’est pas responsable et sur laquelle il n’a jamais véritablement été consulté. Les destructions et les massacres considérables de ces dernières années à Gaza, les violences et la colonisation en Cisjordanie, ainsi que l’extension des affrontements au Liban et en Syrie ont encore renforcé, à mes yeux, la nécessité d’une mobilisation internationale.

Le boycott d’Israël, mais également celui des entreprises et des enseignes identifiées par les campagnes militantes comme apportant un soutien matériel à sa politique, constitue donc un moyen de manifester concrètement cette solidarité. Car au delà des déclarations et des indignations, le pouvoir économique reste l’un des instruments les plus efficaces dont disposent les citoyens.

Il faut aussi toucher au portefeuille ceux qui financent, accompagnent ou tirent profit de politiques que l’on considère comme injustes. Un consommateur isolé paraît insignifiant. Des millions de consommateurs organisés constituent en revanche une puissance économique.

C’est précisément la logique du mouvement BDS, Boycott, Désinvestissement, Sanctions, campagne internationale lancée en 2005 par des organisations de la société civile palestinienne. Son objectif est d’utiliser des moyens économiques, institutionnels et culturels non violents pour exercer une pression sur Israël.

Les dirigeants israéliens ont eux mêmes compris depuis longtemps la puissance potentielle de cette stratégie. Benyamin Netanyahou a régulièrement présenté le mouvement BDS comme une menace importante pour Israël et son image internationale. Cela démontre précisément qu’un mouvement pacifique peut devenir politiquement redoutable lorsqu’il réussit à s’inscrire dans la durée.

L’Iran représente aujourd’hui une confrontation d’une tout autre nature, celle de la puissance militaire et géopolitique face à Israël et au soutien considérable que lui apportent les États Unis. BDS se situe sur un autre terrain, celui des sociétés civiles, des consommateurs, des universités, des artistes, des entreprises et de l’opinion publique internationale.

Et c’est précisément cette différence qui donne au boycott toute sa force.

J’ai toujours adhéré au principe du boycott d’Israël parce que je considère qu’il représente simultanément l’une des actions les plus utiles et les plus humanistes dont disposent ceux qui veulent agir sans recourir à la violence. Boycotter, ce n’est pas attaquer une population en raison de son identité ou de sa religion. C’est refuser volontairement de participer économiquement à une politique que l’on condamne.

Le mot de la fin sera donc très simple.

Le boycott doit être accentué, élargi et poursuivi aussi longtemps que les raisons politiques qui le justifient demeureront. Il doit exercer une pression économique suffisamment importante pour rendre le statu quo politiquement et financièrement coûteux.

L’histoire de Gandhi, celle du mouvement des droits civiques américains et surtout celle de l’Afrique du Sud nous enseignent finalement la même chose, une puissance politique peut supporter les manifestations, les condamnations et les discours pendant très longtemps. Elle résiste beaucoup plus difficilement lorsque la contestation commence à modifier durablement ses intérêts économiques.

L’histoire de l’Afrique du Sud nous rappelle ainsi qu’un régime peut paraître extrêmement puissant, bénéficier de soutiens internationaux considérables et sembler capable de résister indéfiniment. Pourtant, lorsque l’isolement politique, diplomatique, culturel et économique devient suffisamment important, les rapports de force peuvent changer.

C’est précisément le sens que je donne au boycott d’Israël, non pas une arme de guerre, mais une arme de paix destinée à contraindre la politique à reprendre ses droits là où la force semble avoir décidé de tout.

Gamal Abina.

8 octobre 2026

L’Exorciste : le film qui a redéfini la peur.

L’Exorciste : le film qui a redéfini la peur.

1973 est une année remarquable pour le cinéma, et particulièrement pour le cinéma d’horreur et d’épouvante. Cette année-là, William Friedkin, tout juste auréolé du succès phénoménal de French Connection, sort un film qui va bouleverser durablement l’histoire du genre : L’Exorciste. Plus de cinquante ans après sa sortie, le film demeure pour moi une référence absolue. Il y a eu depuis des centaines de films consacrés aux possessions démoniaques, aux exorcismes, aux maisons hantées et aux phénomènes surnaturels. Certains sont excellents. Pourtant, très peu ont réussi à reproduire cette sensation d’enfermement, cette angoisse presque physique et cette impression que, derrière la porte d’une simple chambre d’enfant, quelque chose d’absolument incontrôlable vient de pénétrer dans notre monde. Le paradoxe est que L’Exorciste n’est pas seulement un film d’horreur. C’est aussi un drame familial, un film sur la foi, sur le doute, sur la médecine confrontée à ses propres limites et, finalement, sur l’impuissance des adultes face à la souffrance d'un enfant.

À l’origine du film se trouve William Peter Blatty. Son roman The Exorcist, publié en 1971, s’inspire librement d’un cas d’exorcisme rapporté en 1949 dans la région de Washington. Blatty avait découvert cette histoire alors qu’il était étudiant à l’université de Georgetown. Il transforma cependant le jeune garçon concerné par le récit originel en une fille, Regan MacNeil, âgée de douze ans. Mais pour transformer ce roman en expérience cinématographique, il fallait William Friedkin. Friedkin est alors l'un des représentants les plus brillants de cette génération de cinéastes américains qui va profondément transformer Hollywood pendant les années 1970. Né à Chicago en 1935, il commence très jeune à la télévision, réalise des émissions en direct puis des documentaires. Cette formation est fondamentale pour comprendre son cinéma. Friedkin cherche constamment à donner à la fiction une apparence documentaire, presque journalistique. Son premier long documentaire, The People vs. Paul Crump, consacré à un condamné à mort, contribue même au mouvement ayant précédé la commutation de la peine de celui-ci. Puis vient French Connection en 1971. Le film remporte cinq Oscars, dont ceux du meilleur film et du meilleur réalisateur. Friedkin devient alors l'un des réalisateurs les plus puissants du nouvel Hollywood. Et c'est précisément à ce moment-là qu'il décide de s'attaquer à L'Exorciste.

Friedkin est un personnage spectaculaire. Perfectionniste jusqu'à l'obsession, autoritaire, imprévisible, parfois brutal dans ses méthodes, il appartient à une conception de la mise en scène aujourd'hui difficilement imaginable. Pour lui, il ne suffit pas toujours que les acteurs jouent la peur. Il veut parfois qu'ils la ressentent réellement. C'est ici qu'il faut distinguer la réalité de la légende. Friedkin n'a évidemment pas « violenté » ses acteurs au sens littéral du terme, mais certaines de ses méthodes de tournage furent effectivement extrêmement brutales. Il pouvait faire tirer soudainement un coup de feu à blanc afin d'obtenir une réaction authentique. Il fit également gifler le père William O'Malley, qui interprète le père Dyer, juste avant une prise afin d'obtenir l'état émotionnel qu'il recherchait. Le cas d'Ellen Burstyn est plus préoccupant encore. Dans une scène où son personnage est projeté au sol, l'actrice était attachée à un système de câbles. Elle avait prévenu que la traction était trop forte. Elle fut néanmoins violemment projetée en arrière et se blessa au dos. Le cri que l'on entend dans le film n'est donc pas simplement celui d'une actrice interprétant la douleur. Burstyn a raconté des années plus tard qu'elle souffrait réellement lorsque la caméra continua de tourner.

C'est aussi l'une des raisons pour lesquelles L'Exorciste possède cette texture si particulière. Friedkin cherche constamment à abolir la frontière entre représentation et réalité. La fameuse chambre de Regan constitue probablement l'exemple le plus spectaculaire. Pour que la respiration des acteurs soit réellement visible, le décor fut réfrigéré à des températures extrêmement basses. Il ne s'agissait donc pas simplement d'ajouter artificiellement de la buée. Les acteurs jouaient véritablement dans le froid. Et au centre de ce dispositif se trouve une jeune actrice de quatorze ans au moment du tournage : Linda Blair. Elle interprète Regan MacNeil, cette petite fille apparemment ordinaire qui se transforme progressivement en créature monstrueuse. Son visage se déforme, son comportement change, sa voix devient inhumaine, son corps semble ne plus lui appartenir. La transformation demeure aujourd'hui encore extraordinaire, notamment grâce au travail du maquilleur Dick Smith.

Mais l'une des grandes réussites du personnage tient également à un élément que l'on oublie souvent : la voix démoniaque n'est pas celle de Linda Blair. Elle est principalement interprétée par Mercedes McCambridge, immense actrice de théâtre, de radio et de cinéma, elle-même lauréate d'un Oscar. C'est sa voix rauque et presque animale qui donne au démon une grande partie de son identité sonore. Autour de Linda Blair, le casting est exceptionnel. Ellen Burstyn interprète Chris MacNeil, la mère de Regan. Jason Miller incarne le père Damien Karras, prêtre jésuite et psychiatre rongé par le doute et par la culpabilité après la mort de sa mère. Max von Sydow est l'impressionnant père Lankester Merrin, l'exorciste qui comprend immédiatement la nature du combat auquel il va devoir se livrer. Lee J. Cobb interprète le lieutenant Kinderman, Kitty Winn joue Sharon Spencer et Jack MacGowran incarne Burke Dennings. Max von Sydow est d'ailleurs beaucoup plus jeune qu'il n'y paraît dans le film. Il n'a qu'une quarantaine d'années lorsque le film est tourné. Là encore, le maquillage extraordinaire de Dick Smith le transforme en vieil homme fatigué dont le visage semble porter le poids d'une vie entière passée à combattre le mal.

Il faut également parler de la musique et, plus généralement, du travail sonore. On associe immédiatement L'Exorciste aux premières notes de Tubular Bells de Mike Oldfield. Pourtant, ce morceau n'a jamais été composé spécialement pour le film. Friedkin avait initialement confié la musique à Lalo Schifrin avant de renoncer à cette partition. Le film utilise finalement plusieurs compositions préexistantes, notamment celles de Mike Oldfield et de Krzysztof Penderecki. Cette économie musicale participe précisément à son efficacité. L'Exorciste ne nous indique pas constamment quand nous devons avoir peur. Il laisse les bruits, les silences, les respirations et les voix produire eux-mêmes l'angoisse.

Le contexte dans lequel apparaît le film est également essentiel. Nous sommes dans l'Amérique du début des années 1970. La guerre du Vietnam a profondément fracturé la société. Les images de la guerre pénètrent quotidiennement dans les foyers américains. Le scandale du Watergate commence à détruire la confiance envers les institutions et conduira Richard Nixon à la démission en août 1974. La contre-culture, le mouvement hippie, la contestation de la guerre et la révolution des mœurs ont ébranlé une partie des certitudes morales, religieuses et politiques de l'Amérique traditionnelle. C'est une Amérique qui doute. Et c'est précisément dans cet espace que Friedkin installe son démon.

Le génie du film est de ne pas placer le mal dans un château gothique, un cimetière ou une contrée mystérieuse. Il l'installe dans une maison bourgeoise de Georgetown. Puis il le fait entrer dans le corps de ce qui devrait être, symboliquement, la représentation même de l'innocence : une enfant. À partir de là, Friedkin dynamite pratiquement tous les interdits du cinéma hollywoodien de l'époque. Une enfant profère des obscénités inimaginables. Elle vomit une substance verte au visage d'un prêtre. Son corps se déforme. Son lit se soulève. Sa tête pivote de manière impossible. Une scène devenue tristement célèbre utilise un crucifix dans une séquence d'une violence sexuelle et religieuse alors quasiment inconcevable dans une production hollywoodienne de cette importance.

Et pourtant, derrière cette accumulation de provocations, Friedkin conserve une mise en scène extraordinairement sérieuse. C'est probablement l'un des secrets essentiels du film. Il ne traite jamais son sujet avec ironie. Il ne fait pas de clin d'œil au spectateur. Il ne cherche pas à nous rassurer en nous expliquant que tout cela n'est finalement qu'un spectacle. Au contraire, pendant une grande partie du récit, la médecine tente de comprendre ce qui arrive à Regan. Elle subit des examens particulièrement éprouvants. Les médecins cherchent une pathologie neurologique ou psychiatrique. Les hypothèses rationnelles sont examinées les unes après les autres. Et lorsque toutes semblent échouer, le film franchit progressivement une frontière terrifiante : et si le diagnostic le plus archaïque était finalement le bon ?

C'est là que commence véritablement le huis clos. Deux prêtres, une enfant et quelque chose qui semble avoir pris possession de son corps. Le père Merrin représente la foi presque absolue. Le père Karras représente au contraire le doute. Il est prêtre, mais aussi psychiatre. Il doute de Dieu, doute de lui-même, culpabilise après la mort de sa mère. Le démon comprend immédiatement cette fragilité et l'utilise contre lui. Le combat devient alors beaucoup plus qu'un affrontement entre un prêtre et une créature surnaturelle. C'est un combat entre la foi et le doute, entre la raison et l'inexplicable, entre la culpabilité et le sacrifice.

Lorsque le film sort aux États-Unis le 26 décembre 1973, le phénomène dépasse rapidement le cinéma. Des files d'attente gigantesques se forment devant les salles. En février 1974, Time rapporte que certaines files s'étendent sur plusieurs pâtés de maisons et évoque des spectateurs qui s'évanouissent, vomissent ou quittent précipitamment les projections. Voir L'Exorciste devient presque un rite de passage. La critique, contrairement à ce que l'on pourrait croire aujourd'hui, n'est pourtant pas unanimement enthousiaste. Certains critiques dénoncent sa brutalité et son caractère sensationnaliste. Time, par exemple, publie à l'époque une critique particulièrement sévère. Mais cette controverse contribue aussi au phénomène.

Commercialement, le résultat est extraordinaire. Pour un budget estimé à environ 11 millions de dollars, les différentes exploitations et ressorties du film ont généré plus de 430 millions de dollars de recettes mondiales recensées. Sa seule exploitation originale américaine atteint environ 193 millions de dollars, somme absolument considérable pour l'époque. Mais plus extraordinaire encore pour un film d'horreur, Hollywood lui-même finit par reconnaître son importance artistique. L'Exorciste obtient dix nominations aux Oscars, notamment pour le meilleur film, la réalisation de William Friedkin, Ellen Burstyn, Linda Blair, Jason Miller, la photographie d'Owen Roizman et le montage. Il remporte finalement deux Oscars, celui du meilleur scénario adapté pour William Peter Blatty et celui du meilleur son. Il devient surtout le premier film d'horreur à être nommé à l'Oscar du meilleur film.

Puis commence une autre histoire : celle de la prétendue « malédiction de L'Exorciste ». Le tournage accumule effectivement les incidents. Une partie du décor est détruite par un incendie. Ellen Burstyn se blesse. Plusieurs accidents frappent des membres de l'équipe ou leur entourage. Jack MacGowran meurt peu après avoir terminé ses scènes. D'autres décès ou accidents familiaux viennent alimenter une réputation sinistre autour de la production. Il faut évidemment rester prudent. Transformer cette accumulation d'événements en véritable malédiction relève de la légende hollywoodienne. William Peter Blatty lui-même refusait d'y voir la manifestation d'une force surnaturelle, même s'il s'amusait de la réputation acquise par le film. Mais cette légende est devenue indissociable de L'Exorciste. Comme si le film avait fini par contaminer sa propre histoire.

La carrière de Linda Blair en sera elle-même profondément marquée. Son interprétation de Regan lui apporte une célébrité mondiale et une nomination à l'Oscar du meilleur second rôle féminin, mais cette image lui collera durablement à la peau. Plus de cinquante ans plus tard, il suffit encore de montrer son visage transformé par le maquillage de Dick Smith pour identifier immédiatement le film.

Il existe enfin une autre version de L'Exorciste qui mérite d'être évoquée. En 2000 sort The Exorcist: The Version You've Never Seen, version augmentée voulue notamment par William Peter Blatty et acceptée par Friedkin, qui réintroduit plusieurs scènes. La plus spectaculaire est certainement la fameuse « spider walk », cette séquence dans laquelle Regan descend l'escalier à quatre pattes, le corps renversé dans une position anatomiquement terrifiante. Cette ressortie fut elle-même un succès considérable, rapportant près de 40 millions de dollars rien qu'aux États-Unis et plus de 100 millions dans le monde selon les données cumulées disponibles.

Pour ma part, j'ai découvert L'Exorciste environ dix ans après sa sortie. Et, comme pour des millions de spectateurs, l'impact fut retentissant. Rien ne préparait véritablement à un huis clos aussi violent, aussi réaliste et surtout aussi inquiétant. J'ai ensuite eu l'occasion de le revoir au cinéma dans cette version élargie. La découverte de séquences supplémentaires, notamment cette descente d'escalier devenue mythique, renforçait encore le caractère dérangeant d'un film qui fonctionne sur plusieurs dimensions à la fois : religieuse, psychologique, familiale, physique et métaphysique.

C'est précisément pour cette raison que L'Exorciste me semble toujours aussi difficile à dépasser. Aujourd'hui, les films d'horreur disposent de moyens techniques dont Friedkin n'aurait même pas pu rêver. Les effets numériques permettent pratiquement tout. Les corps peuvent être déformés, les créatures peuvent surgir de n'importe où et les univers les plus extravagants peuvent être construits intégralement par ordinateur. Et pourtant, avoir davantage de moyens ne signifie pas nécessairement faire davantage peur.

Trop souvent, le spectateur contemporain connaît déjà les codes. Il attend le jump scare. Il sait qu'une porte va claquer, qu'un visage va apparaître derrière un personnage ou qu'une musique va annoncer le surgissement d'une créature. Plus grave encore, certains films ressentent le besoin de tout expliquer, de donner une origine au mal, une histoire au démon et finalement une rationalité à ce qui aurait peut-être dû demeurer incompréhensible. Friedkin avait compris quelque chose de beaucoup plus simple : la peur devient considérablement plus puissante lorsqu'une partie du mystère demeure intacte.

Il existe évidemment depuis L'Exorciste de très grands films d'horreur, américains, européens, japonais ou sud-coréens. Certains peuvent légitimement prétendre rivaliser avec lui sur tel ou tel aspect. Mais atteindre simultanément ce degré de mise en scène, d'interprétation, d'atmosphère, de violence psychologique, de réalisme et de puissance symbolique demeure extraordinairement difficile.

William Friedkin est mort en 2023 à l'âge de 87 ans. Il laisse derrière lui French Connection, Sorcerer, Cruising, To Live and Die in L.A. et plusieurs autres films qui témoignent d'une personnalité cinématographique hors norme. Mais L'Exorciste occupe une place particulière dans son œuvre. Parce qu'en 1973, Friedkin n'a pas simplement réalisé un grand film d'horreur. Il a contribué à redéfinir ce que pouvait être la peur au cinéma.

Plus de cinquante ans après, les maquillages ont vieilli, certains effets peuvent être techniquement dépassés et des générations entières de cinéastes ont repris, imité ou détourné ses trouvailles. Pourtant, lorsque le père Merrin arrive devant cette maison de Georgetown, sous la lumière d'un réverbère, face à une fenêtre éclairée dans la nuit, quelque chose fonctionne toujours. Et lorsque la porte de la chambre de Regan se referme derrière les deux prêtres, nous savons que nous entrons avec eux dans un endroit où les règles ordinaires du monde viennent de disparaître.

C'est cela, à mes yeux, le véritable génie de L'Exorciste. William Friedkin n'a pas seulement montré le diable. Il a réussi à faire croire au spectateur, pendant deux heures, qu'il pouvait réellement exister. Et c'est peut-être pour cela que, plus d'un demi-siècle après sa sortie, L'Exorciste reste pour moi le plus grand film d'horreur jamais réalisé.

Gamal Abina.

7 octobre 2026

Raphaël Glucksmann, ou les indignations à géométrie variable.

Raphaël Glucksmann, ou les indignations à géométrie variable.

Raphaël Glucksmann, le fils à papa d’André, après avoir sillonné les plateaux télé depuis des années aux côtés de son cher père, prétend vouloir aujourd’hui se présenter à l’élection présidentielle française. Nombreux sont les prétendants, mais en vérité très peu d’élus, parce que, tout simplement, le système des 500 signatures, solidement installé en France, garantit l’écrémage pour la dernière ligne droite. Un système largement critiquable et anticonstitutionnel, sur lequel je reviendrai plus tard.

Quoi qu’il en soit, le cher Rafi prétend vouloir représenter la gauche social démocrate du PS dans la course à la présidentielle. Jusque là, vous me direz, tout va bien. Un candidat de plus à gauche pour garantir que le Rassemblement national puisse opérer une percée décisive au second tour, cela ne surprend personne.

Le problème, c’est que Rafi s’est autorisé une sortie d’une rare violence verbale à l’endroit de l’extrême droite et de la gauche de Mélenchon, en disant, en toute élégance, qu’il leur « pissait dessus ». Beaucoup de commentateurs feignent d’être surpris par la violence verbale de cet individu, mais en vérité, bien qu’il ne s’exprimât pas réellement ainsi jusqu’à présent, monsieur Glucksmann a toujours eu des postures radicales qu’il peinait à cacher.

Se présentant comme un homme de gauche, il est en réalité, tout comme son père, un néoconservateur, adorateur de la ligne George W. Bush sur la question irakienne. En 2003, il n’a pas hésité, tout comme son père, à soutenir l’intervention en Irak, dont les conséquences ne sont même plus à commenter aujourd’hui.

Cet humaniste très inspiré, comme son père spirituel François Mitterrand, considère donc que l’on peut faire une guerre illégale, avec des motivations fictives, contre l’une des plus grandes puissances arabes du Moyen Orient de l’époque. Pourquoi une telle hargne dans un tel positionnement ? Simplement parce qu’André Glucksmann et son fils ont toujours été ultra sionistes.

Là encore, ils ont le droit de défendre une position qui est largement critiquable aujourd’hui, mais ce qui n’est pas acceptable, c’est de se présenter comme un humaniste qui, chez les Ouïghours comme chez les Tchétchènes, a toujours eu à cœur de vouloir défendre les minorités face aux Chinois ou aux Russes, mais a toujours su tenir sa langue lorsqu’il fallait critiquer la posture du pouvoir birman, qui était alors incarné par Aung San Suu Kyi. Cette dirigeante du Myanmar, nom actuel de la Birmanie, était présentée en Occident comme une humaniste porteuse des valeurs des droits de l’homme et de la démocratie.

Dans le cas de la Birmanie, on n’a jamais entendu Raphaël Glucksmann prendre position avec la même force pour défendre les victimes musulmanes rohingyas, simplement parce que la dirigeante birmane était favorable à l’Occident. Eh oui, chez monsieur Glucksmann, le monde se divise en deux catégories, les pays soumis à l’Occident et les pays opposés au diktat du capital.

Concernant la question palestinienne, évidemment, le peuple victime du génocide ne trouve pas grâce aux yeux de Glucksmann. Il s’interdit catégoriquement, après un massacre de plus de trois ans, de qualifier de génocide les crimes perpétrés par l’extrême droite israélienne. Étrangement, alors qu’il se prétend de gauche, la condamnation vis à vis de ces partis extrémistes semble être pour lui une question relevant d’une réflexion approfondie. Est ce que les Palestiniens méritent ce qui leur arrive ? Doivent ils être considérés comme des victimes ? Est ce que Netanyahou et sa bande de terroristes doivent être qualifiés de criminels ?

Là encore, Glucksmann marque des points à droite puisque, manifestement, le simple fait de condamner cet État criminel et génocidaire dirigé par l’extrême droite semble être pour lui une douleur incommensurable. Il est donc favorable à certaines minorités musulmanes tant qu’elles ne sont pas arabes et qu’elles ne sont pas opposées à une dirigeante soutenue par l’Occident.

Pour revenir à son outrance verbale vis à vis de l’extrême droite, pour laquelle je n’ai aucune sympathie, et de la gauche incarnée par Jean Luc Mélenchon, je ne vois en aucun cas une raison d’être choqué par le frustré Glucksmann, qui se sait parfaitement incapable de fédérer une gauche unie. Il sait qu’il pèse moins de 5 % à l’élection présidentielle, en dépit de sondages mensongers, et qu’il n’hésitera pas à préparer un terrain favorable à Marine Le Pen en tirant à boulets rouges sur Mélenchon, les Verts et l’extrême gauche.

Qu’il soit vulgaire en privé ou en public importe peu. La seule chose importante, c’est que cette vulgarité traduit la frustration manifeste d’un homme dont le charisme ne dépasse pas celui d’un escargot enfermé dans sa coquille, dont la voix, à défaut de portée, est insupportable à écouter, dont le regard mi clos exprime toute la vivacité d’esprit du personnage, mais dont les postures néoconservatrices ont une fâcheuse tendance à ressurgir lorsque la tension commence à devenir trop difficile à supporter par ses petites et frêles épaules.

Tout comme son cher papa, qui nous a enfumés dans les années 80 avec SOS Racisme, organisation très paternaliste destinée à nous expliquer que nous devions être protégés par les trois grands frères qu’étaient Glucksmann, Lévy et Geismar, aujourd’hui Rafi nous explique que nous devrions nous sauver des deux extrêmes, caractérisés par l’extrême droite de Marine Le Pen et « l’extrême gauche » de Mélenchon.

Je ne vais pas m’attarder à expliquer que l’extrême gauche a pour caractéristique d’être anticapitaliste, ce qui n’est absolument pas le cas de LFI, mais surtout que qualifier La France insoumise d’extrême gauche est un exercice simplement destiné à lui accoler artificiellement un caractère extrême.

Comme Raphaël Glucksmann est inexistant intellectuellement, je lui conseillerais, pour obtenir un peu plus de charisme, de présenter sa compagne à l’élection présidentielle. Elle, au moins, pourra demander aux Français :

« Est ce que vous allez bien ? »

Gamal Abina.

6 octobre 2026

Le pouvoir de séduction de l’extrême droite.

Le pouvoir de séduction de l’extrême droite.

Durant plus de dix ans, j’ai travaillé sur la montée des fascismes, du racialisme et du racisme d’État au début du XXe siècle, jusqu’à leur expression la plus violente et la plus meurtrière dans l’Europe des années 1940. Dix années de travail et de recherches destinées à pouvoir finaliser un projet très important qui, j’en suis convaincu, fera date dans mon parcours, à la croisée de l’écriture, de la création artistique et surtout de la réalisation d’un film cinématographique de grande ampleur.

Ce travail, long, difficile et parfois éprouvant, devait nécessairement me conduire à remonter beaucoup plus loin dans l’histoire pour essayer de comprendre comment l’Europe avait progressivement construit une représentation hiérarchisée de l’humanité. Il fallait notamment s’intéresser à l’Espagne de la Reconquista, à l’apparition des doctrines de la « pureté du sang », puis aux théories raciales développées en Europe aux XVIIIe et XIXe siècles. Des penseurs, anthropologues et pseudo-scientifiques français, britanniques, allemands et plus largement européens ont tenté de donner une apparence scientifique à une idée profondément politique : celle d’une humanité divisée et hiérarchisée en prétendues races supérieures et inférieures.

Une stratification du monde dans laquelle il ne faisait décidément pas bon naître du mauvais côté de la hiérarchie imaginée par les théoriciens européens du racialisme. Cette construction idéologique a accompagné et parfois légitimé la colonisation, la ségrégation, l’esclavage et les politiques de domination. Elle a également constitué l’un des terreaux intellectuels sur lesquels allait se développer, au XXe siècle, la forme la plus radicale du racialisme d’État européen : le national-socialisme allemand.

On commettrait cependant une erreur historique en imaginant que le nazisme s’est imposé uniquement par la violence. La violence fut évidemment consubstantielle au régime, mais avant d’être un système totalitaire capable de persécuter, d’emprisonner et d’exterminer, le national-socialisme fut aussi une formidable machine de séduction politique. C’est précisément cet aspect qui mérite aujourd’hui notre attention.

Le mouvement nazi bénéficia d’abord d’une situation historique exceptionnelle : une Allemagne traumatisée par la Première Guerre mondiale, humiliée par la défaite et le traité de Versailles, puis frappée successivement par l’hyperinflation, le chômage de masse et les conséquences de la crise économique mondiale. À cette crise économique s’ajoutait une profonde crise identitaire. Une partie considérable de la population allemande avait le sentiment que son pays avait été humilié, amputé, injustement puni et condamné au déclassement. Dans ce contexte, le discours national-socialiste proposait quelque chose d’extrêmement puissant psychologiquement : transformer l’humiliation en fierté.

On disait aux Allemands qu’ils n’étaient pas un peuple vaincu, mais un peuple supérieur. On leur expliquait que leur déclassement n’était pas la conséquence de mécanismes économiques, politiques ou historiques complexes, mais le résultat de l’action d’ennemis clairement identifiés. Le mécanisme du bouc émissaire pouvait alors fonctionner. Les Juifs furent placés au centre de cette construction paranoïaque, auxquels s’ajoutèrent les Tziganes, les communistes, les personnes handicapées, les homosexuels et, progressivement, tous ceux que l’idéologie nationale-socialiste considérait comme étrangers à la prétendue communauté raciale allemande. Le génie pervers du système consistait donc à proposer simultanément une identité glorieuse et un ennemi responsable de tous les malheurs.

Mais la séduction ne passait pas uniquement par le discours. Elle passait par l’image, l’architecture, la musique, les uniformes, les rassemblements, le cinéma, la radio et la technologie. Le national-socialisme comprit très tôt quelque chose que toutes les grandes machines politiques modernes ont depuis intégré : la politique est également une affaire de mise en scène. Les immenses rassemblements de Nuremberg, les défilés militaires, les milliers de drapeaux, les uniformes, les torches, les aigles monumentaux, les bâtiments officiels gigantesques et les sculptures d’Arno Breker participaient à la fabrication d’un imaginaire de puissance. L’architecture elle-même devait impressionner, écraser l’individu par sa monumentalité et lui donner le sentiment d’appartenir à quelque chose de beaucoup plus grand que lui.

Les références à l’Antiquité grecque et romaine n’étaient évidemment pas innocentes. Elles inscrivaient symboliquement le Reich dans une continuité fantasmée avec les grandes civilisations impériales européennes. Tout était pensé pour fabriquer de la puissance, de la cohésion et de l’adhésion. Le régime nazi ira jusqu’à créer un ministère entièrement consacré à la propagande, dirigé par Joseph Goebbels. Radio, presse, affiches, cinéma, actualités filmées, manifestations sportives et cérémonies publiques devinrent progressivement les instruments d’un même récit. L’Allemagne nouvelle devait apparaître moderne, disciplinée, technologiquement avancée, culturellement brillante et économiquement ressuscitée.

Le cinéma occupa évidemment une place considérable dans cette entreprise. Les images de Leni Riefenstahl restent probablement l’exemple le plus spectaculaire de cette esthétisation de la politique. Elles démontrent quelque chose d’essentiel : une idéologie monstrueuse peut être présentée avec une esthétique extrêmement sophistiquée. C’est précisément là que réside le danger. Le mal politique ne se présente pas nécessairement sous une apparence repoussante. Il peut être élégant, moderne, spectaculaire et même séduisant. La musique participe elle aussi à cet imaginaire. Carmina Burana, composée par Carl Orff et créée en 1937 dans l’Allemagne nazie, n’était pas une commande du parti nazi, contrairement à une idée parfois répétée. Son parcours rappelle néanmoins combien l’art peut être absorbé par un environnement politique et participer, volontairement ou non, à une esthétique de puissance qui lui survit parfois largement.

L’un des phénomènes les plus fascinants du national-socialisme reste probablement l’omniprésence de ses symboles. Le régime avait compris la puissance extraordinaire d’une identité visuelle avant même que le mot « branding » ne devienne omniprésent dans notre société. La croix gammée était partout : sur les bâtiments, les uniformes, les drapeaux, les objets du quotidien, les jouets, dans les écoles, les organisations de jeunesse et les cérémonies. La société entière était progressivement enveloppée dans l’identité visuelle du parti. Cette saturation n’était pas anodine. Elle contribuait à donner l’impression que le régime était partout, qu’il représentait la société entière et qu’il constituait désormais l’ordre naturel des choses. La séduction par l’ordre, l’image, la structure, la communication et la technologie a ainsi largement contribué à convaincre une partie de la population allemande que cet ordre nouveau était non seulement possible, mais souhaitable.

Évidemment, comparer mécaniquement les partis d’extrême droite contemporains au parti nazi serait historiquement absurde. Le fameux point Godwin est d’ailleurs devenu une technique particulièrement efficace pour mettre immédiatement fin à toute réflexion comparative. Pourtant, refuser les comparaisons simplistes ne signifie pas renoncer à étudier les mécanismes politiques. Et certains mécanismes sont étonnamment durables.

Aujourd’hui, toutes proportions historiques gardées, les mouvements d’extrême droite européens ont parfaitement compris la puissance de la séduction. Ils parlent d’ordre, de sécurité, de bienséance, de valeurs traditionnelles, de civilisation, de frontières, de souveraineté, de retour aux racines et de restauration d’une identité prétendument perdue. Ils proposent à des populations inquiètes une promesse extrêmement simple : retrouver le monde d’avant. Un monde supposément plus stable, plus homogène, plus sûr et plus lisible. Mais ce monde d’avant a-t-il seulement existé tel qu’on nous le raconte ?

L’extrême droite possède une force politique considérable : elle sait transformer des problèmes complexes en réponses simples. Le chômage ? L’étranger. L’insécurité ? L’immigration. Le déclassement ? La mondialisation et les élites. La disparition supposée de l’identité nationale ? Les minorités. La crise des services publics ? Ceux qui profiteraient prétendument du système. Cette mécanique est terriblement efficace parce qu’elle donne un visage à la peur et surtout parce qu’elle transforme l’angoisse en colère.

La séduction de l’extrême droite ne repose donc pas seulement sur la haine. Elle repose également sur la promesse : promesse d’ordre, de protection, de grandeur retrouvée, de frontières protectrices, d’un État puissant et d’une société redevenue compréhensible. C’est précisément pour cette raison qu’il serait intellectuellement paresseux de considérer que tous ceux qui votent pour l’extrême droite seraient nécessairement des fascistes convaincus. Beaucoup cherchent d’abord une réponse à leurs inquiétudes, à leur déclassement ou à leur peur du lendemain. Et c’est précisément là que commence le problème.

Il existe cependant un phénomène contemporain qui m’interpelle particulièrement. Certaines populations directement issues de l’immigration postcoloniale africaine ou maghrébine peuvent aujourd’hui être séduites par des formations politiques qui ont historiquement construit une partie de leur discours sur l’immigration et l’identité. Le mécanisme psychologique est fascinant. Certains peuvent s’imaginer qu’une adhésion particulièrement radicale à l’identité nationale française leur permettra d’effacer symboliquement leur origine et d’intégrer définitivement le groupe dominant.

Ils revendiquent alors parfois une conception plus dure encore de l’assimilation, de l’ordre, de l’autorité et de l’identité nationale. Comme s’il fallait démontrer davantage que les autres que l’on appartient bien au groupe. Comme si l’adhésion aux codes du groupe dominant constituait une assurance contre la possibilité d’en devenir un jour la cible. L’histoire devrait pourtant nous apprendre une chose essentielle : les frontières identitaires dessinées par les idéologies radicales sont rarement immuables. Celui qui pense aujourd’hui être du bon côté de la frontière peut découvrir demain que cette frontière vient de se déplacer.

Une chose me paraît certaine : lorsqu’une société traverse simultanément une crise économique, une perte de repères, un sentiment d’insécurité, une défiance envers les institutions et l’impression que le monde change trop rapidement, toutes les conditions sont réunies pour permettre à des mouvements autoritaires de prospérer. Nous vivons précisément une période où beaucoup de citoyens ont le sentiment de ne plus contrôler leur propre destin. Mondialisation, intelligence artificielle, guerres, inflation, immigration, crise climatique, transformation du travail, déclassement social, affaiblissement des services publics et mutations culturelles : tout semble bouger en même temps. Face à cette complexité vertigineuse, l’extrême droite propose une réponse extraordinairement séduisante : remettre de l’ordre.

À l’approche des prochaines échéances électorales, il serait donc dangereux de croire que l’on combattra l’extrême droite uniquement avec des leçons de morale. On ne combat pas efficacement une séduction politique en expliquant simplement aux électeurs qu’ils ont tort d’être séduits. Il faut comprendre pourquoi ils le sont. Il faut répondre aux inquiétudes réelles sans adopter les boucs émissaires imaginaires. Il faut parler de sécurité sans fabriquer de haine, parler d’identité sans fabriquer d’exclusion, parler de souveraineté sans fabriquer de nationalisme ethnique, parler d’autorité sans renoncer aux libertés et parler de nation sans transformer certains citoyens en Français conditionnels.

Mais surtout, il faut répondre à la crise économique et sociale. Car lorsque les fins de mois deviennent difficiles, lorsque le travail ne permet plus nécessairement de vivre correctement, lorsque les services publics reculent, lorsque les classes moyennes craignent le déclassement et lorsque les catégories populaires ont le sentiment d’être abandonnées, les discours de rupture deviennent mécaniquement plus séduisants. L’histoire nous montre que les grandes crises économiques ne produisent pas automatiquement l’extrême droite, mais qu’elles peuvent constituer un formidable accélérateur lorsque les formations politiques traditionnelles ne parviennent plus à proposer une perspective crédible.

C’est donc également sur ce terrain que se jouera la prochaine bataille politique. Les formations démocratiques devront être capables de répondre concrètement à la crise économique, au déclassement, au sentiment d’abandon et à la peur du lendemain. Elles devront proposer autre chose que des promesses sans lendemain, des discours technocratiques incompréhensibles ou des condamnations morales répétées. Elles devront surtout redonner une perspective à ceux qui pensent ne plus en avoir.

Car une population inquiète cherche des certitudes, une population qui se sent abandonnée cherche une protection et une population qui ne croit plus au futur finit toujours par idéaliser le passé. Espérons donc que le jeu de séduction de l’extrême droite trouvera face à lui des formations politiques capables de proposer des réponses beaucoup plus convaincantes que les mythes du retour à un passé idéalisé et qu’un discours sécuritaire entretenu par une peur parfois largement surdimensionnée.

Car l’histoire nous enseigne finalement quelque chose de beaucoup plus inquiétant que la simple capacité des idéologies autoritaires à imposer leurs idées : avant de faire peur, elles ont souvent commencé par séduire.

Gamal Abina.

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