Diffamation publique !
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Magda Goebbels, du sionisme au fanatisme nazi.
Parmi tout le panthéon nazi, un personnage très singulier se dégage de tous ces hommes. Une femme. Non pas Eva Braun, la compagne d’Adolf Hitler qui ne deviendra officiellement son épouse que le 29 avril 1945, à la veille de leur suicide dans le bunker de Berlin. Eva Braun était demeurée pendant presque toute l’existence du régime une personnalité largement cachée au peuple allemand. Mais une autre femme était devenue, elle, une véritable vedette de la propagande nazie, incarnant presque parfaitement l’image profondément conservatrice et machiste que le régime voulait donner de la femme allemande. Cette femme, c’est Magdalena Goebbels, plus connue sous son diminutif, Magda.
Mère de six enfants de son second mariage avec Joseph Goebbels, et de sept enfants au total si l’on ajoute Harald, né de son premier mariage avec l’industriel Günther Quandt, Magda Goebbels réunit à elle seule certaines des contradictions les plus saisissantes de l’Allemagne des années 1920 et 1930. Elle finira par devenir probablement la figure féminine la plus emblématique de l’entourage immédiat d’Adolf Hitler et du NSDAP, le Parti national socialiste des travailleurs allemands. Son parcours est pourtant tout sauf rectiligne.
Dans une trajectoire que l’on pourrait qualifier de parcours en dents de scie, elle passe une partie de sa jeunesse auprès d’un beau père juif allemand, Richard Friedländer, dont elle portera d’ailleurs le nom. Plus étonnant encore lorsqu’on connaît la suite de son histoire, la jeune Magda fréquente des milieux sionistes et entretient une relation sentimentale avec Viktor Arlosoroff, qui deviendra par la suite l’une des grandes personnalités du mouvement sioniste travailliste en Palestine mandataire. Richard Friedländer, son beau père, sera quant à lui arrêté après l’arrivée des nazis au pouvoir et mourra à Buchenwald en 1939.
Puis Magda épouse en 1921 Günther Quandt, qui n’est pas juif contrairement à ce qui est parfois affirmé, mais l’un des grands industriels allemands de son époque. Elle n’a que 19 ans, lui en a 40. De cette union naît Harald Quandt en novembre 1921. Le couple divorce finalement en 1929. Quelques années plus tard, elle va pourtant épouser l’une des personnalités les plus fanatiquement antisémites du IIIe Reich, Joseph Goebbels. Voilà toute l’énigme Magda. Une radicalité antisémite qui ne correspond absolument pas aux premières années de sa vie.
Ce que beaucoup ignorent en effet, c’est que l’environnement juif n’a jamais constitué initialement un problème pour elle. Bien au contraire. Sa relation avec Viktor Arlosoroff la rapproche du mouvement sioniste. Certaines biographies rapportent qu’elle porte alors une étoile de David autour du cou et envisage même un départ pour la Palestine. Arlosoroff, lui, poursuivra effectivement cette destinée et deviendra une personnalité importante du mouvement sioniste avant d’être assassiné à Tel Aviv en 1933.
Comment cette femme issue d'une culture chrétienne, élevée en partie par un beau père juif, proche pendant sa jeunesse du sionisme, a t elle pu basculer quelques années plus tard dans l’antisémitisme le plus radical ? Pour essayer de répondre à cette question, il faut aussi comprendre les circonstances, les turpitudes de sa vie personnelle et surtout les bouleversements considérables traversés par l’Allemagne de Weimar.
L’Allemagne des années 1920 est un pays traumatisé par la défaite de 1918, secoué par les conséquences du traité de Versailles, l’instabilité politique, l’hyperinflation de 1923, les affrontements entre mouvements révolutionnaires et nationalistes, puis par la catastrophe économique provoquée à partir de 1929 par la Grande Dépression. Chômage massif, déclassement, peur de l’avenir, effondrement de certaines fortunes et radicalisation politique créent un formidable terrain pour tous ceux qui cherchent des responsables. Et lorsque des sociétés entières ne vont plus très bien, elles finissent parfois par chercher quelqu’un qui ira encore plus mal qu’elles. Un bouc émissaire. Dans l’Allemagne nazie, ce bouc émissaire sera d’abord le Juif.
Après son divorce, Magda commence à fréquenter les réunions politiques et les salles où s’expriment les mouvements nationalistes et völkisch. Elle découvre alors le NSDAP et assiste en 1930 à un discours de Joseph Goebbels. Elle est fascinée. Goebbels est un homme de petite taille, handicapé par une déformation du pied droit, mais il possède incontestablement quelque chose de particulier. Une extraordinaire capacité à parler aux foules, à transformer la frustration en colère et la colère en adhésion politique. Il est probablement, après Hitler, l’un des plus redoutables orateurs du mouvement nazi. Magda tombe sous son charme.
Ils se marient le 19 décembre 1931. Adolf Hitler est témoin du mariage. Il est d’ailleurs difficile de ne pas s’interroger sur les sentiments que Magda éprouvait elle même pour Hitler. La proximité entre eux était réelle et Magda développera progressivement une véritable fascination pour le Führer. On peut même se demander si son mariage avec Goebbels ne lui permettait pas également d’occuper cette place symbolique qu’Hitler, célibataire aux yeux de l’opinion allemande, ne pouvait offrir à aucune femme.
Car la chose la plus fascinante dans son histoire reste ce passage d’une proximité avec le judaïsme et le sionisme à l’antisémitisme radical. Des difficultés personnelles, une crise économique gigantesque, la radicalisation nationale, le besoin d’appartenir à quelque chose de plus grand que soi, puis la fascination pour des personnalités charismatiques peuvent fabriquer des transformations idéologiques que l’on aurait cru impossibles quelques années auparavant. Lorsque l’on ne va pas très bien, on cherche parfois quelqu’un que l’on pourra considérer comme inférieur à soi pour reconstruire artificiellement sa propre estime. C’est précisément ce mécanisme que le nazisme saura exploiter à une échelle industrielle.
Cette soudaine fièvre nationaliste, cette radicalisation raciale et cet amour presque mystique pour Adolf Hitler permettent en partie de comprendre le revirement de Magda Goebbels. Mais il existe un autre aspect essentiel. Magda devait désormais correspondre à l’image de la femme allemande voulue par le régime nazi. Une bonne mère de famille, installée dans son foyer, fidèle à son mari, entièrement consacrée à ses enfants et participant par sa maternité à l’accroissement démographique du Reich.
La politique nazie exalte effectivement la maternité allemande. Le régime créera même la Croix d’honneur de la mère allemande, récompensant les femmes considérées comme racialement conformes ayant donné naissance à de nombreux enfants. Magda Goebbels devient ainsi une extraordinaire vitrine du régime. La famille Goebbels est mise en scène par la propagande comme une sorte de famille allemande idéale. Les enfants apparaissent dans les actualités cinématographiques, les photographies et les séquences familiales. La maison, les enfants, Noël, les jeux, les promenades, le père, la mère. Une sorte de télé réalité avant l’heure. Une image d’Épinal soigneusement fabriquée pour présenter aux Allemands le bonheur supposé d’une famille nationale socialiste exemplaire.
La réalité était évidemment beaucoup moins idyllique. Joseph Goebbels était notoirement volage. Son comportement lui vaudra même le surnom de « bouc de Babelsberg », en référence aux célèbres studios de cinéma situés près de Berlin. Ministre de la Propagande contrôlant également l’industrie cinématographique allemande, il multipliait les liaisons avec des actrices. La plus célèbre fut celle qu’il entretint avec l’actrice tchèque Lída Baarová. La crise devint suffisamment grave pour que Magda envisage le divorce. Et c’est Adolf Hitler lui même qui intervint.
Le Führer refusa de voir éclater publiquement le couple qui incarnait l’une des familles modèles du régime. Il exigea de Goebbels qu’il mette fin à sa liaison. La vie privée devait s’effacer devant la propagande. Magda était devenue trop importante dans l’imagerie du régime pour qu’un divorce vienne détruire cette façade.
Mais la véritable folie de cette femme apparaîtra dans les derniers jours du Reich. En avril 1945, alors que Berlin est encerclée par l’Armée rouge et que l’effondrement du régime ne fait plus aucun doute, Magda et Joseph Goebbels rejoignent Hitler dans le complexe souterrain de la chancellerie. Et ils emmènent avec eux leurs six enfants. Helga, Hilde, Helmut, Holde, Hedda et Heidi. Six enfants âgés de quatre à douze ans.
Harald Quandt, le fils du premier mariage de Magda, échappe à ce destin uniquement parce qu’il est alors prisonnier de guerre des Alliés. Engagé dans la Luftwaffe, il avait été capturé en Italie en 1944. Il sera ainsi le seul enfant de Magda à survivre à la guerre.
Le 30 avril 1945, Adolf Hitler et Eva Braun se suicident. Le lendemain, 1er mai, Magda et Joseph Goebbels font empoisonner leurs six enfants au cyanure, vraisemblablement après les avoir préalablement endormis. Puis Joseph et Magda quittent le bunker et se donnent eux mêmes la mort. Leurs corps sont ensuite partiellement brûlés dans le jardin de la chancellerie et seront découverts par les soldats soviétiques. Les six enfants, eux, sont retrouvés morts dans leurs lits.
La radicalité idéologique atteint alors son stade ultime. Magda considère littéralement qu’un monde sans Hitler et sans national socialisme n’est plus un monde dans lequel ses propres enfants méritent de vivre. C’est peut être là que l’on mesure le mieux ce que peut produire le fanatisme lorsqu’il a entièrement colonisé un individu.
Pour la petite histoire, il existe une photographie célèbre du cadavre carbonisé de Joseph Goebbels dans une posture étonnamment figée. Chaque fois que je regarde cette image, je ne peux m’empêcher de penser à Han Solo, interprété par Harrison Ford, congelé dans la carbonite dans Star Wars, L’Empire contre attaque. La posture est étonnamment similaire. Je ne dispose cependant d’aucun élément historique permettant d’affirmer que George Lucas ou son équipe s’en soient directement inspirés. Je préfère donc laisser cette comparaison au rang de rapprochement visuel personnel.
Mais l’histoire possède une dernière ironie. Harald Quandt, le seul enfant de Magda ayant survécu, sort de captivité en 1947 et devient après guerre un industriel important. Avec son demi frère Herbert Quandt, il participe au développement de l’immense patrimoine industriel familial hérité de leur père Günther Quandt. Cette dynastie sera notamment intimement liée à l'histoire industrielle de BMW.
Contrairement à une histoire parfois racontée, Harald Quandt n’est donc pas le créateur d’Aldi. L’enseigne de discount est l’œuvre des frères Karl et Theo Albrecht. Le nom Aldi vient d’ailleurs de la contraction d’« Albrecht Diskont ». Cela n’enlève rien au caractère extraordinaire de la destinée d’Harald, fils d’une femme devenue l’une des personnalités les plus fanatiques de l’entourage d’Hitler, beau fils de Joseph Goebbels, soldat allemand pendant la guerre, prisonnier des Alliés puis industriel prospère de l’Allemagne de l’Ouest.
Mais c’est évidemment le parcours de sa mère qui continue de m’interroger. Du judaïsme qui accompagne une partie de son enfance au sionisme de sa jeunesse, puis du sionisme au nationalisme allemand et enfin au nazisme le plus fanatique. Un parcours de vie en dents de scie, je le répète, mais surtout une trajectoire qui interroge profondément les fondements de la nature humaine.
Car Magda Goebbels n’est pas née antisémite. Elle n’est pas née nazie. Elle a vécu auprès d’un homme juif dont elle a porté le nom. Elle a aimé un sioniste. Elle a envisagé la Palestine. Puis elle a progressivement adhéré à une idéologie qui désignait précisément ces hommes comme des ennemis à éliminer.
Et vingt ans plus tard, cette femme qui avait traversé tant d’univers différents était devenue incapable d’imaginer que ses propres enfants puissent simplement vivre dans un monde débarrassé d’Adolf Hitler.
C’est peut être cela, finalement, qui rend son histoire aussi terrifiante. Non pas seulement ce qu’elle est devenue. Mais le chemin qu’elle a parcouru pour le devenir.
Gamal Abina.
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Le boycott, une arme de paix au service de l’action politique.
Aujourd’hui, le boycott est redevenu un instrument politique majeur, particulièrement concernant la question palestinienne. Quoi de plus légitime, en effet, que de décider de ne plus acheter des produits lorsque l’on considère que les entreprises qui les commercialisent participent directement ou indirectement à une politique que l’on condamne ?
Les opposants au boycott ont d’ailleurs beaucoup de difficultés à combattre cette pratique sur le terrain juridique, car le boycott repose avant tout sur un principe extrêmement simple, celui du libre choix. Personne n’est obligé d’acheter un produit, de fréquenter une enseigne ou de soutenir financièrement une entreprise. Lorsqu’une campagne de boycott est lancée, personne n’est davantage obligé d’y participer. Ceux qui se reconnaissent dans la cause défendue y adhèrent volontairement. C’est précisément cette addition de décisions individuelles qui peut finir par produire un effet économique et politique considérable.
L’histoire nous montre que le boycott ne date évidemment pas de la mobilisation actuelle en faveur de la Palestine.
Hier, on boycottait l’Afrique du Sud parce que ce pays avait institutionnalisé un système de discrimination raciale, politique et sociale contre sa population noire majoritaire. Une minorité blanche disposait de l’essentiel du pouvoir politique et économique tandis que la majorité noire était privée de droits fondamentaux dans son propre pays.
La mobilisation internationale contre l’apartheid a fini par porter ses fruits. Pendant des décennies, le gouvernement sud africain avait pourtant pratiqué une répression féroce contre ses opposants et s’était engagé dans plusieurs conflits régionaux en Afrique australe. Mais les campagnes militantes, les boycotts économiques, culturels et sportifs, puis progressivement les sanctions adoptées par différents États ont contribué à isoler le régime.
Nelson Mandela fut finalement libéré en 1990, après vingt sept années de détention, avant de devenir en 1994 le premier président noir de l’Afrique du Sud démocratique. Le boycott n’explique évidemment pas à lui seul la disparition de l’apartheid, mais il constitua incontestablement l’une des armes politiques utilisées pour accroître la pression internationale sur Pretoria.
Plus loin encore dans l’histoire, lorsque Adolf Hitler arriva au pouvoir en Allemagne en 1933, des organisations juives aux États Unis et dans plusieurs autres pays appelèrent au boycott des produits allemands afin de protester contre les premières persécutions antisémites du régime nazi. Cette mobilisation internationale eut des conséquences économiques et politiques, mais elle ne parvint malheureusement pas à empêcher la radicalisation du régime, les persécutions, puis la guerre et l’extermination.
Le mot lui même possède d’ailleurs une histoire particulièrement révélatrice. Il vient du nom de Charles Cunningham Boycott, un administrateur britannique travaillant en Irlande au XIXe siècle. En 1880, dans le contexte des luttes agraires irlandaises, la population locale décida de l’isoler socialement et économiquement. Son nom entra alors dans le langage courant pour désigner cette forme particulière de résistance collective.
Mais l’un des exemples les plus puissants de l’utilisation de l’économie comme instrument de résistance politique reste certainement celui de Gandhi en Inde.
En 1930, Gandhi décide de s’attaquer à un symbole apparemment dérisoire de la domination britannique, le sel. L’administration coloniale britannique détenait un monopole sur sa production et sa commercialisation et imposait une taxe qui frappait l’ensemble de la population indienne, y compris les plus pauvres.
Le 12 mars 1930, Gandhi quitte l’ashram de Sabarmati accompagné de 78 disciples. Après environ 385 kilomètres parcourus à pied et plus de trois semaines de marche, il atteint la côte à Dandi. Le 6 avril, il ramasse symboliquement une poignée de sel, violant ainsi délibérément la législation britannique.
Le geste paraît insignifiant. Il est en réalité politiquement redoutable.
Gandhi venait de démontrer qu’un produit aussi banal que le sel pouvait devenir une arme contre l’un des empires les plus puissants du monde. Le mouvement se propage dans toute l’Inde. Des milliers puis des centaines de milliers d’Indiens participent à la désobéissance civile, fabriquent leur propre sel, refusent certaines taxes et boycottent des marchandises britanniques. Des dizaines de milliers de personnes sont arrêtées et Gandhi lui même est emprisonné.
La Marche du sel n’a évidemment pas provoqué à elle seule l’indépendance de l’Inde, qui n’interviendra qu’en 1947. Mais elle démontre magistralement ce que peut produire une mobilisation économique lorsqu’elle devient collective. Le consommateur cesse alors d’être seulement celui qui achète. Il devient un acteur politique. Chaque produit refusé, chaque taxe contestée, chaque achat évité devient une manière de retirer une petite partie de sa puissance économique au système que l’on combat.
C’est précisément là que réside la force du boycott, individuellement presque insignifiant, collectivement redoutable.
L’histoire américaine nous offre également un exemple remarquable. En 1955, Rosa Parks refusa de céder sa place à un passager blanc dans un autobus de Montgomery, en Alabama. Son arrestation déclencha le boycott des bus de Montgomery, auquel participa activement Martin Luther King Jr. Pendant plus d’un an, des milliers d’Afro Américains refusèrent d’utiliser les autobus municipaux afin de combattre la ségrégation raciale.
Une fois encore, il ne s’agissait ni de violence ni de lutte armée. Il s’agissait de refuser de financer un système considéré comme injuste.
C’est exactement dans cette tradition politique que je situe aujourd’hui le boycott d’Israël.
La question du boycott d’Israël est devenue à mes yeux essentielle. Il s’agit d’abord de manifester une réprobation politique face à un gouvernement israélien dominé par une droite et une extrême droite dont plusieurs représentants défendent des positions nationalistes, racistes ou suprémacistes. Il s’agit également de refuser cette logique qui prétend imposer par la force une paix des cimetières.
Surtout, il s’agit de soutenir le peuple palestinien qui subit depuis des décennies une injustice historique dont il n’est pas responsable et sur laquelle il n’a jamais véritablement été consulté. Les destructions et les massacres considérables de ces dernières années à Gaza, les violences et la colonisation en Cisjordanie, ainsi que l’extension des affrontements au Liban et en Syrie ont encore renforcé, à mes yeux, la nécessité d’une mobilisation internationale.
Le boycott d’Israël, mais également celui des entreprises et des enseignes identifiées par les campagnes militantes comme apportant un soutien matériel à sa politique, constitue donc un moyen de manifester concrètement cette solidarité. Car au delà des déclarations et des indignations, le pouvoir économique reste l’un des instruments les plus efficaces dont disposent les citoyens.
Il faut aussi toucher au portefeuille ceux qui financent, accompagnent ou tirent profit de politiques que l’on considère comme injustes. Un consommateur isolé paraît insignifiant. Des millions de consommateurs organisés constituent en revanche une puissance économique.
C’est précisément la logique du mouvement BDS, Boycott, Désinvestissement, Sanctions, campagne internationale lancée en 2005 par des organisations de la société civile palestinienne. Son objectif est d’utiliser des moyens économiques, institutionnels et culturels non violents pour exercer une pression sur Israël.
Les dirigeants israéliens ont eux mêmes compris depuis longtemps la puissance potentielle de cette stratégie. Benyamin Netanyahou a régulièrement présenté le mouvement BDS comme une menace importante pour Israël et son image internationale. Cela démontre précisément qu’un mouvement pacifique peut devenir politiquement redoutable lorsqu’il réussit à s’inscrire dans la durée.
L’Iran représente aujourd’hui une confrontation d’une tout autre nature, celle de la puissance militaire et géopolitique face à Israël et au soutien considérable que lui apportent les États Unis. BDS se situe sur un autre terrain, celui des sociétés civiles, des consommateurs, des universités, des artistes, des entreprises et de l’opinion publique internationale.
Et c’est précisément cette différence qui donne au boycott toute sa force.
J’ai toujours adhéré au principe du boycott d’Israël parce que je considère qu’il représente simultanément l’une des actions les plus utiles et les plus humanistes dont disposent ceux qui veulent agir sans recourir à la violence. Boycotter, ce n’est pas attaquer une population en raison de son identité ou de sa religion. C’est refuser volontairement de participer économiquement à une politique que l’on condamne.
Le mot de la fin sera donc très simple.
Le boycott doit être accentué, élargi et poursuivi aussi longtemps que les raisons politiques qui le justifient demeureront. Il doit exercer une pression économique suffisamment importante pour rendre le statu quo politiquement et financièrement coûteux.
L’histoire de Gandhi, celle du mouvement des droits civiques américains et surtout celle de l’Afrique du Sud nous enseignent finalement la même chose, une puissance politique peut supporter les manifestations, les condamnations et les discours pendant très longtemps. Elle résiste beaucoup plus difficilement lorsque la contestation commence à modifier durablement ses intérêts économiques.
L’histoire de l’Afrique du Sud nous rappelle ainsi qu’un régime peut paraître extrêmement puissant, bénéficier de soutiens internationaux considérables et sembler capable de résister indéfiniment. Pourtant, lorsque l’isolement politique, diplomatique, culturel et économique devient suffisamment important, les rapports de force peuvent changer.
C’est précisément le sens que je donne au boycott d’Israël, non pas une arme de guerre, mais une arme de paix destinée à contraindre la politique à reprendre ses droits là où la force semble avoir décidé de tout.
Gamal Abina.
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L’Exorciste : le film qui a redéfini la peur.
1973 est une année remarquable pour le cinéma, et particulièrement pour le cinéma d’horreur et d’épouvante. Cette année-là, William Friedkin, tout juste auréolé du succès phénoménal de French Connection, sort un film qui va bouleverser durablement l’histoire du genre : L’Exorciste. Plus de cinquante ans après sa sortie, le film demeure pour moi une référence absolue. Il y a eu depuis des centaines de films consacrés aux possessions démoniaques, aux exorcismes, aux maisons hantées et aux phénomènes surnaturels. Certains sont excellents. Pourtant, très peu ont réussi à reproduire cette sensation d’enfermement, cette angoisse presque physique et cette impression que, derrière la porte d’une simple chambre d’enfant, quelque chose d’absolument incontrôlable vient de pénétrer dans notre monde. Le paradoxe est que L’Exorciste n’est pas seulement un film d’horreur. C’est aussi un drame familial, un film sur la foi, sur le doute, sur la médecine confrontée à ses propres limites et, finalement, sur l’impuissance des adultes face à la souffrance d'un enfant.
À l’origine du film se trouve William Peter Blatty. Son roman The Exorcist, publié en 1971, s’inspire librement d’un cas d’exorcisme rapporté en 1949 dans la région de Washington. Blatty avait découvert cette histoire alors qu’il était étudiant à l’université de Georgetown. Il transforma cependant le jeune garçon concerné par le récit originel en une fille, Regan MacNeil, âgée de douze ans. Mais pour transformer ce roman en expérience cinématographique, il fallait William Friedkin. Friedkin est alors l'un des représentants les plus brillants de cette génération de cinéastes américains qui va profondément transformer Hollywood pendant les années 1970. Né à Chicago en 1935, il commence très jeune à la télévision, réalise des émissions en direct puis des documentaires. Cette formation est fondamentale pour comprendre son cinéma. Friedkin cherche constamment à donner à la fiction une apparence documentaire, presque journalistique. Son premier long documentaire, The People vs. Paul Crump, consacré à un condamné à mort, contribue même au mouvement ayant précédé la commutation de la peine de celui-ci. Puis vient French Connection en 1971. Le film remporte cinq Oscars, dont ceux du meilleur film et du meilleur réalisateur. Friedkin devient alors l'un des réalisateurs les plus puissants du nouvel Hollywood. Et c'est précisément à ce moment-là qu'il décide de s'attaquer à L'Exorciste.
Friedkin est un personnage spectaculaire. Perfectionniste jusqu'à l'obsession, autoritaire, imprévisible, parfois brutal dans ses méthodes, il appartient à une conception de la mise en scène aujourd'hui difficilement imaginable. Pour lui, il ne suffit pas toujours que les acteurs jouent la peur. Il veut parfois qu'ils la ressentent réellement. C'est ici qu'il faut distinguer la réalité de la légende. Friedkin n'a évidemment pas « violenté » ses acteurs au sens littéral du terme, mais certaines de ses méthodes de tournage furent effectivement extrêmement brutales. Il pouvait faire tirer soudainement un coup de feu à blanc afin d'obtenir une réaction authentique. Il fit également gifler le père William O'Malley, qui interprète le père Dyer, juste avant une prise afin d'obtenir l'état émotionnel qu'il recherchait. Le cas d'Ellen Burstyn est plus préoccupant encore. Dans une scène où son personnage est projeté au sol, l'actrice était attachée à un système de câbles. Elle avait prévenu que la traction était trop forte. Elle fut néanmoins violemment projetée en arrière et se blessa au dos. Le cri que l'on entend dans le film n'est donc pas simplement celui d'une actrice interprétant la douleur. Burstyn a raconté des années plus tard qu'elle souffrait réellement lorsque la caméra continua de tourner.
C'est aussi l'une des raisons pour lesquelles L'Exorciste possède cette texture si particulière. Friedkin cherche constamment à abolir la frontière entre représentation et réalité. La fameuse chambre de Regan constitue probablement l'exemple le plus spectaculaire. Pour que la respiration des acteurs soit réellement visible, le décor fut réfrigéré à des températures extrêmement basses. Il ne s'agissait donc pas simplement d'ajouter artificiellement de la buée. Les acteurs jouaient véritablement dans le froid. Et au centre de ce dispositif se trouve une jeune actrice de quatorze ans au moment du tournage : Linda Blair. Elle interprète Regan MacNeil, cette petite fille apparemment ordinaire qui se transforme progressivement en créature monstrueuse. Son visage se déforme, son comportement change, sa voix devient inhumaine, son corps semble ne plus lui appartenir. La transformation demeure aujourd'hui encore extraordinaire, notamment grâce au travail du maquilleur Dick Smith.
Mais l'une des grandes réussites du personnage tient également à un élément que l'on oublie souvent : la voix démoniaque n'est pas celle de Linda Blair. Elle est principalement interprétée par Mercedes McCambridge, immense actrice de théâtre, de radio et de cinéma, elle-même lauréate d'un Oscar. C'est sa voix rauque et presque animale qui donne au démon une grande partie de son identité sonore. Autour de Linda Blair, le casting est exceptionnel. Ellen Burstyn interprète Chris MacNeil, la mère de Regan. Jason Miller incarne le père Damien Karras, prêtre jésuite et psychiatre rongé par le doute et par la culpabilité après la mort de sa mère. Max von Sydow est l'impressionnant père Lankester Merrin, l'exorciste qui comprend immédiatement la nature du combat auquel il va devoir se livrer. Lee J. Cobb interprète le lieutenant Kinderman, Kitty Winn joue Sharon Spencer et Jack MacGowran incarne Burke Dennings. Max von Sydow est d'ailleurs beaucoup plus jeune qu'il n'y paraît dans le film. Il n'a qu'une quarantaine d'années lorsque le film est tourné. Là encore, le maquillage extraordinaire de Dick Smith le transforme en vieil homme fatigué dont le visage semble porter le poids d'une vie entière passée à combattre le mal.
Il faut également parler de la musique et, plus généralement, du travail sonore. On associe immédiatement L'Exorciste aux premières notes de Tubular Bells de Mike Oldfield. Pourtant, ce morceau n'a jamais été composé spécialement pour le film. Friedkin avait initialement confié la musique à Lalo Schifrin avant de renoncer à cette partition. Le film utilise finalement plusieurs compositions préexistantes, notamment celles de Mike Oldfield et de Krzysztof Penderecki. Cette économie musicale participe précisément à son efficacité. L'Exorciste ne nous indique pas constamment quand nous devons avoir peur. Il laisse les bruits, les silences, les respirations et les voix produire eux-mêmes l'angoisse.
Le contexte dans lequel apparaît le film est également essentiel. Nous sommes dans l'Amérique du début des années 1970. La guerre du Vietnam a profondément fracturé la société. Les images de la guerre pénètrent quotidiennement dans les foyers américains. Le scandale du Watergate commence à détruire la confiance envers les institutions et conduira Richard Nixon à la démission en août 1974. La contre-culture, le mouvement hippie, la contestation de la guerre et la révolution des mœurs ont ébranlé une partie des certitudes morales, religieuses et politiques de l'Amérique traditionnelle. C'est une Amérique qui doute. Et c'est précisément dans cet espace que Friedkin installe son démon.
Le génie du film est de ne pas placer le mal dans un château gothique, un cimetière ou une contrée mystérieuse. Il l'installe dans une maison bourgeoise de Georgetown. Puis il le fait entrer dans le corps de ce qui devrait être, symboliquement, la représentation même de l'innocence : une enfant. À partir de là, Friedkin dynamite pratiquement tous les interdits du cinéma hollywoodien de l'époque. Une enfant profère des obscénités inimaginables. Elle vomit une substance verte au visage d'un prêtre. Son corps se déforme. Son lit se soulève. Sa tête pivote de manière impossible. Une scène devenue tristement célèbre utilise un crucifix dans une séquence d'une violence sexuelle et religieuse alors quasiment inconcevable dans une production hollywoodienne de cette importance.
Et pourtant, derrière cette accumulation de provocations, Friedkin conserve une mise en scène extraordinairement sérieuse. C'est probablement l'un des secrets essentiels du film. Il ne traite jamais son sujet avec ironie. Il ne fait pas de clin d'œil au spectateur. Il ne cherche pas à nous rassurer en nous expliquant que tout cela n'est finalement qu'un spectacle. Au contraire, pendant une grande partie du récit, la médecine tente de comprendre ce qui arrive à Regan. Elle subit des examens particulièrement éprouvants. Les médecins cherchent une pathologie neurologique ou psychiatrique. Les hypothèses rationnelles sont examinées les unes après les autres. Et lorsque toutes semblent échouer, le film franchit progressivement une frontière terrifiante : et si le diagnostic le plus archaïque était finalement le bon ?
C'est là que commence véritablement le huis clos. Deux prêtres, une enfant et quelque chose qui semble avoir pris possession de son corps. Le père Merrin représente la foi presque absolue. Le père Karras représente au contraire le doute. Il est prêtre, mais aussi psychiatre. Il doute de Dieu, doute de lui-même, culpabilise après la mort de sa mère. Le démon comprend immédiatement cette fragilité et l'utilise contre lui. Le combat devient alors beaucoup plus qu'un affrontement entre un prêtre et une créature surnaturelle. C'est un combat entre la foi et le doute, entre la raison et l'inexplicable, entre la culpabilité et le sacrifice.
Lorsque le film sort aux États-Unis le 26 décembre 1973, le phénomène dépasse rapidement le cinéma. Des files d'attente gigantesques se forment devant les salles. En février 1974, Time rapporte que certaines files s'étendent sur plusieurs pâtés de maisons et évoque des spectateurs qui s'évanouissent, vomissent ou quittent précipitamment les projections. Voir L'Exorciste devient presque un rite de passage. La critique, contrairement à ce que l'on pourrait croire aujourd'hui, n'est pourtant pas unanimement enthousiaste. Certains critiques dénoncent sa brutalité et son caractère sensationnaliste. Time, par exemple, publie à l'époque une critique particulièrement sévère. Mais cette controverse contribue aussi au phénomène.
Commercialement, le résultat est extraordinaire. Pour un budget estimé à environ 11 millions de dollars, les différentes exploitations et ressorties du film ont généré plus de 430 millions de dollars de recettes mondiales recensées. Sa seule exploitation originale américaine atteint environ 193 millions de dollars, somme absolument considérable pour l'époque. Mais plus extraordinaire encore pour un film d'horreur, Hollywood lui-même finit par reconnaître son importance artistique. L'Exorciste obtient dix nominations aux Oscars, notamment pour le meilleur film, la réalisation de William Friedkin, Ellen Burstyn, Linda Blair, Jason Miller, la photographie d'Owen Roizman et le montage. Il remporte finalement deux Oscars, celui du meilleur scénario adapté pour William Peter Blatty et celui du meilleur son. Il devient surtout le premier film d'horreur à être nommé à l'Oscar du meilleur film.
Puis commence une autre histoire : celle de la prétendue « malédiction de L'Exorciste ». Le tournage accumule effectivement les incidents. Une partie du décor est détruite par un incendie. Ellen Burstyn se blesse. Plusieurs accidents frappent des membres de l'équipe ou leur entourage. Jack MacGowran meurt peu après avoir terminé ses scènes. D'autres décès ou accidents familiaux viennent alimenter une réputation sinistre autour de la production. Il faut évidemment rester prudent. Transformer cette accumulation d'événements en véritable malédiction relève de la légende hollywoodienne. William Peter Blatty lui-même refusait d'y voir la manifestation d'une force surnaturelle, même s'il s'amusait de la réputation acquise par le film. Mais cette légende est devenue indissociable de L'Exorciste. Comme si le film avait fini par contaminer sa propre histoire.
La carrière de Linda Blair en sera elle-même profondément marquée. Son interprétation de Regan lui apporte une célébrité mondiale et une nomination à l'Oscar du meilleur second rôle féminin, mais cette image lui collera durablement à la peau. Plus de cinquante ans plus tard, il suffit encore de montrer son visage transformé par le maquillage de Dick Smith pour identifier immédiatement le film.
Il existe enfin une autre version de L'Exorciste qui mérite d'être évoquée. En 2000 sort The Exorcist: The Version You've Never Seen, version augmentée voulue notamment par William Peter Blatty et acceptée par Friedkin, qui réintroduit plusieurs scènes. La plus spectaculaire est certainement la fameuse « spider walk », cette séquence dans laquelle Regan descend l'escalier à quatre pattes, le corps renversé dans une position anatomiquement terrifiante. Cette ressortie fut elle-même un succès considérable, rapportant près de 40 millions de dollars rien qu'aux États-Unis et plus de 100 millions dans le monde selon les données cumulées disponibles.
Pour ma part, j'ai découvert L'Exorciste environ dix ans après sa sortie. Et, comme pour des millions de spectateurs, l'impact fut retentissant. Rien ne préparait véritablement à un huis clos aussi violent, aussi réaliste et surtout aussi inquiétant. J'ai ensuite eu l'occasion de le revoir au cinéma dans cette version élargie. La découverte de séquences supplémentaires, notamment cette descente d'escalier devenue mythique, renforçait encore le caractère dérangeant d'un film qui fonctionne sur plusieurs dimensions à la fois : religieuse, psychologique, familiale, physique et métaphysique.
C'est précisément pour cette raison que L'Exorciste me semble toujours aussi difficile à dépasser. Aujourd'hui, les films d'horreur disposent de moyens techniques dont Friedkin n'aurait même pas pu rêver. Les effets numériques permettent pratiquement tout. Les corps peuvent être déformés, les créatures peuvent surgir de n'importe où et les univers les plus extravagants peuvent être construits intégralement par ordinateur. Et pourtant, avoir davantage de moyens ne signifie pas nécessairement faire davantage peur.
Trop souvent, le spectateur contemporain connaît déjà les codes. Il attend le jump scare. Il sait qu'une porte va claquer, qu'un visage va apparaître derrière un personnage ou qu'une musique va annoncer le surgissement d'une créature. Plus grave encore, certains films ressentent le besoin de tout expliquer, de donner une origine au mal, une histoire au démon et finalement une rationalité à ce qui aurait peut-être dû demeurer incompréhensible. Friedkin avait compris quelque chose de beaucoup plus simple : la peur devient considérablement plus puissante lorsqu'une partie du mystère demeure intacte.
Il existe évidemment depuis L'Exorciste de très grands films d'horreur, américains, européens, japonais ou sud-coréens. Certains peuvent légitimement prétendre rivaliser avec lui sur tel ou tel aspect. Mais atteindre simultanément ce degré de mise en scène, d'interprétation, d'atmosphère, de violence psychologique, de réalisme et de puissance symbolique demeure extraordinairement difficile.
William Friedkin est mort en 2023 à l'âge de 87 ans. Il laisse derrière lui French Connection, Sorcerer, Cruising, To Live and Die in L.A. et plusieurs autres films qui témoignent d'une personnalité cinématographique hors norme. Mais L'Exorciste occupe une place particulière dans son œuvre. Parce qu'en 1973, Friedkin n'a pas simplement réalisé un grand film d'horreur. Il a contribué à redéfinir ce que pouvait être la peur au cinéma.
Plus de cinquante ans après, les maquillages ont vieilli, certains effets peuvent être techniquement dépassés et des générations entières de cinéastes ont repris, imité ou détourné ses trouvailles. Pourtant, lorsque le père Merrin arrive devant cette maison de Georgetown, sous la lumière d'un réverbère, face à une fenêtre éclairée dans la nuit, quelque chose fonctionne toujours. Et lorsque la porte de la chambre de Regan se referme derrière les deux prêtres, nous savons que nous entrons avec eux dans un endroit où les règles ordinaires du monde viennent de disparaître.
C'est cela, à mes yeux, le véritable génie de L'Exorciste. William Friedkin n'a pas seulement montré le diable. Il a réussi à faire croire au spectateur, pendant deux heures, qu'il pouvait réellement exister. Et c'est peut-être pour cela que, plus d'un demi-siècle après sa sortie, L'Exorciste reste pour moi le plus grand film d'horreur jamais réalisé.
Gamal Abina.
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Raphaël Glucksmann, ou les indignations à géométrie variable.
Raphaël Glucksmann, le fils à papa d’André, après avoir sillonné les plateaux télé depuis des années aux côtés de son cher père, prétend vouloir aujourd’hui se présenter à l’élection présidentielle française. Nombreux sont les prétendants, mais en vérité très peu d’élus, parce que, tout simplement, le système des 500 signatures, solidement installé en France, garantit l’écrémage pour la dernière ligne droite. Un système largement critiquable et anticonstitutionnel, sur lequel je reviendrai plus tard.
Quoi qu’il en soit, le cher Rafi prétend vouloir représenter la gauche social démocrate du PS dans la course à la présidentielle. Jusque là, vous me direz, tout va bien. Un candidat de plus à gauche pour garantir que le Rassemblement national puisse opérer une percée décisive au second tour, cela ne surprend personne.
Le problème, c’est que Rafi s’est autorisé une sortie d’une rare violence verbale à l’endroit de l’extrême droite et de la gauche de Mélenchon, en disant, en toute élégance, qu’il leur « pissait dessus ». Beaucoup de commentateurs feignent d’être surpris par la violence verbale de cet individu, mais en vérité, bien qu’il ne s’exprimât pas réellement ainsi jusqu’à présent, monsieur Glucksmann a toujours eu des postures radicales qu’il peinait à cacher.
Se présentant comme un homme de gauche, il est en réalité, tout comme son père, un néoconservateur, adorateur de la ligne George W. Bush sur la question irakienne. En 2003, il n’a pas hésité, tout comme son père, à soutenir l’intervention en Irak, dont les conséquences ne sont même plus à commenter aujourd’hui.
Cet humaniste très inspiré, comme son père spirituel François Mitterrand, considère donc que l’on peut faire une guerre illégale, avec des motivations fictives, contre l’une des plus grandes puissances arabes du Moyen Orient de l’époque. Pourquoi une telle hargne dans un tel positionnement ? Simplement parce qu’André Glucksmann et son fils ont toujours été ultra sionistes.
Là encore, ils ont le droit de défendre une position qui est largement critiquable aujourd’hui, mais ce qui n’est pas acceptable, c’est de se présenter comme un humaniste qui, chez les Ouïghours comme chez les Tchétchènes, a toujours eu à cœur de vouloir défendre les minorités face aux Chinois ou aux Russes, mais a toujours su tenir sa langue lorsqu’il fallait critiquer la posture du pouvoir birman, qui était alors incarné par Aung San Suu Kyi. Cette dirigeante du Myanmar, nom actuel de la Birmanie, était présentée en Occident comme une humaniste porteuse des valeurs des droits de l’homme et de la démocratie.
Dans le cas de la Birmanie, on n’a jamais entendu Raphaël Glucksmann prendre position avec la même force pour défendre les victimes musulmanes rohingyas, simplement parce que la dirigeante birmane était favorable à l’Occident. Eh oui, chez monsieur Glucksmann, le monde se divise en deux catégories, les pays soumis à l’Occident et les pays opposés au diktat du capital.
Concernant la question palestinienne, évidemment, le peuple victime du génocide ne trouve pas grâce aux yeux de Glucksmann. Il s’interdit catégoriquement, après un massacre de plus de trois ans, de qualifier de génocide les crimes perpétrés par l’extrême droite israélienne. Étrangement, alors qu’il se prétend de gauche, la condamnation vis à vis de ces partis extrémistes semble être pour lui une question relevant d’une réflexion approfondie. Est ce que les Palestiniens méritent ce qui leur arrive ? Doivent ils être considérés comme des victimes ? Est ce que Netanyahou et sa bande de terroristes doivent être qualifiés de criminels ?
Là encore, Glucksmann marque des points à droite puisque, manifestement, le simple fait de condamner cet État criminel et génocidaire dirigé par l’extrême droite semble être pour lui une douleur incommensurable. Il est donc favorable à certaines minorités musulmanes tant qu’elles ne sont pas arabes et qu’elles ne sont pas opposées à une dirigeante soutenue par l’Occident.
Pour revenir à son outrance verbale vis à vis de l’extrême droite, pour laquelle je n’ai aucune sympathie, et de la gauche incarnée par Jean Luc Mélenchon, je ne vois en aucun cas une raison d’être choqué par le frustré Glucksmann, qui se sait parfaitement incapable de fédérer une gauche unie. Il sait qu’il pèse moins de 5 % à l’élection présidentielle, en dépit de sondages mensongers, et qu’il n’hésitera pas à préparer un terrain favorable à Marine Le Pen en tirant à boulets rouges sur Mélenchon, les Verts et l’extrême gauche.
Qu’il soit vulgaire en privé ou en public importe peu. La seule chose importante, c’est que cette vulgarité traduit la frustration manifeste d’un homme dont le charisme ne dépasse pas celui d’un escargot enfermé dans sa coquille, dont la voix, à défaut de portée, est insupportable à écouter, dont le regard mi clos exprime toute la vivacité d’esprit du personnage, mais dont les postures néoconservatrices ont une fâcheuse tendance à ressurgir lorsque la tension commence à devenir trop difficile à supporter par ses petites et frêles épaules.
Tout comme son cher papa, qui nous a enfumés dans les années 80 avec SOS Racisme, organisation très paternaliste destinée à nous expliquer que nous devions être protégés par les trois grands frères qu’étaient Glucksmann, Lévy et Geismar, aujourd’hui Rafi nous explique que nous devrions nous sauver des deux extrêmes, caractérisés par l’extrême droite de Marine Le Pen et « l’extrême gauche » de Mélenchon.
Je ne vais pas m’attarder à expliquer que l’extrême gauche a pour caractéristique d’être anticapitaliste, ce qui n’est absolument pas le cas de LFI, mais surtout que qualifier La France insoumise d’extrême gauche est un exercice simplement destiné à lui accoler artificiellement un caractère extrême.
Comme Raphaël Glucksmann est inexistant intellectuellement, je lui conseillerais, pour obtenir un peu plus de charisme, de présenter sa compagne à l’élection présidentielle. Elle, au moins, pourra demander aux Français :
« Est ce que vous allez bien ? »
Gamal Abina.
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Le pouvoir de séduction de l’extrême droite.
Durant plus de dix ans, j’ai travaillé sur la montée des fascismes, du racialisme et du racisme d’État au début du XXe siècle, jusqu’à leur expression la plus violente et la plus meurtrière dans l’Europe des années 1940. Dix années de travail et de recherches destinées à pouvoir finaliser un projet très important qui, j’en suis convaincu, fera date dans mon parcours, à la croisée de l’écriture, de la création artistique et surtout de la réalisation d’un film cinématographique de grande ampleur.
Ce travail, long, difficile et parfois éprouvant, devait nécessairement me conduire à remonter beaucoup plus loin dans l’histoire pour essayer de comprendre comment l’Europe avait progressivement construit une représentation hiérarchisée de l’humanité. Il fallait notamment s’intéresser à l’Espagne de la Reconquista, à l’apparition des doctrines de la « pureté du sang », puis aux théories raciales développées en Europe aux XVIIIe et XIXe siècles. Des penseurs, anthropologues et pseudo-scientifiques français, britanniques, allemands et plus largement européens ont tenté de donner une apparence scientifique à une idée profondément politique : celle d’une humanité divisée et hiérarchisée en prétendues races supérieures et inférieures.
Une stratification du monde dans laquelle il ne faisait décidément pas bon naître du mauvais côté de la hiérarchie imaginée par les théoriciens européens du racialisme. Cette construction idéologique a accompagné et parfois légitimé la colonisation, la ségrégation, l’esclavage et les politiques de domination. Elle a également constitué l’un des terreaux intellectuels sur lesquels allait se développer, au XXe siècle, la forme la plus radicale du racialisme d’État européen : le national-socialisme allemand.
On commettrait cependant une erreur historique en imaginant que le nazisme s’est imposé uniquement par la violence. La violence fut évidemment consubstantielle au régime, mais avant d’être un système totalitaire capable de persécuter, d’emprisonner et d’exterminer, le national-socialisme fut aussi une formidable machine de séduction politique. C’est précisément cet aspect qui mérite aujourd’hui notre attention.
Le mouvement nazi bénéficia d’abord d’une situation historique exceptionnelle : une Allemagne traumatisée par la Première Guerre mondiale, humiliée par la défaite et le traité de Versailles, puis frappée successivement par l’hyperinflation, le chômage de masse et les conséquences de la crise économique mondiale. À cette crise économique s’ajoutait une profonde crise identitaire. Une partie considérable de la population allemande avait le sentiment que son pays avait été humilié, amputé, injustement puni et condamné au déclassement. Dans ce contexte, le discours national-socialiste proposait quelque chose d’extrêmement puissant psychologiquement : transformer l’humiliation en fierté.
On disait aux Allemands qu’ils n’étaient pas un peuple vaincu, mais un peuple supérieur. On leur expliquait que leur déclassement n’était pas la conséquence de mécanismes économiques, politiques ou historiques complexes, mais le résultat de l’action d’ennemis clairement identifiés. Le mécanisme du bouc émissaire pouvait alors fonctionner. Les Juifs furent placés au centre de cette construction paranoïaque, auxquels s’ajoutèrent les Tziganes, les communistes, les personnes handicapées, les homosexuels et, progressivement, tous ceux que l’idéologie nationale-socialiste considérait comme étrangers à la prétendue communauté raciale allemande. Le génie pervers du système consistait donc à proposer simultanément une identité glorieuse et un ennemi responsable de tous les malheurs.
Mais la séduction ne passait pas uniquement par le discours. Elle passait par l’image, l’architecture, la musique, les uniformes, les rassemblements, le cinéma, la radio et la technologie. Le national-socialisme comprit très tôt quelque chose que toutes les grandes machines politiques modernes ont depuis intégré : la politique est également une affaire de mise en scène. Les immenses rassemblements de Nuremberg, les défilés militaires, les milliers de drapeaux, les uniformes, les torches, les aigles monumentaux, les bâtiments officiels gigantesques et les sculptures d’Arno Breker participaient à la fabrication d’un imaginaire de puissance. L’architecture elle-même devait impressionner, écraser l’individu par sa monumentalité et lui donner le sentiment d’appartenir à quelque chose de beaucoup plus grand que lui.
Les références à l’Antiquité grecque et romaine n’étaient évidemment pas innocentes. Elles inscrivaient symboliquement le Reich dans une continuité fantasmée avec les grandes civilisations impériales européennes. Tout était pensé pour fabriquer de la puissance, de la cohésion et de l’adhésion. Le régime nazi ira jusqu’à créer un ministère entièrement consacré à la propagande, dirigé par Joseph Goebbels. Radio, presse, affiches, cinéma, actualités filmées, manifestations sportives et cérémonies publiques devinrent progressivement les instruments d’un même récit. L’Allemagne nouvelle devait apparaître moderne, disciplinée, technologiquement avancée, culturellement brillante et économiquement ressuscitée.
Le cinéma occupa évidemment une place considérable dans cette entreprise. Les images de Leni Riefenstahl restent probablement l’exemple le plus spectaculaire de cette esthétisation de la politique. Elles démontrent quelque chose d’essentiel : une idéologie monstrueuse peut être présentée avec une esthétique extrêmement sophistiquée. C’est précisément là que réside le danger. Le mal politique ne se présente pas nécessairement sous une apparence repoussante. Il peut être élégant, moderne, spectaculaire et même séduisant. La musique participe elle aussi à cet imaginaire. Carmina Burana, composée par Carl Orff et créée en 1937 dans l’Allemagne nazie, n’était pas une commande du parti nazi, contrairement à une idée parfois répétée. Son parcours rappelle néanmoins combien l’art peut être absorbé par un environnement politique et participer, volontairement ou non, à une esthétique de puissance qui lui survit parfois largement.
L’un des phénomènes les plus fascinants du national-socialisme reste probablement l’omniprésence de ses symboles. Le régime avait compris la puissance extraordinaire d’une identité visuelle avant même que le mot « branding » ne devienne omniprésent dans notre société. La croix gammée était partout : sur les bâtiments, les uniformes, les drapeaux, les objets du quotidien, les jouets, dans les écoles, les organisations de jeunesse et les cérémonies. La société entière était progressivement enveloppée dans l’identité visuelle du parti. Cette saturation n’était pas anodine. Elle contribuait à donner l’impression que le régime était partout, qu’il représentait la société entière et qu’il constituait désormais l’ordre naturel des choses. La séduction par l’ordre, l’image, la structure, la communication et la technologie a ainsi largement contribué à convaincre une partie de la population allemande que cet ordre nouveau était non seulement possible, mais souhaitable.
Évidemment, comparer mécaniquement les partis d’extrême droite contemporains au parti nazi serait historiquement absurde. Le fameux point Godwin est d’ailleurs devenu une technique particulièrement efficace pour mettre immédiatement fin à toute réflexion comparative. Pourtant, refuser les comparaisons simplistes ne signifie pas renoncer à étudier les mécanismes politiques. Et certains mécanismes sont étonnamment durables.
Aujourd’hui, toutes proportions historiques gardées, les mouvements d’extrême droite européens ont parfaitement compris la puissance de la séduction. Ils parlent d’ordre, de sécurité, de bienséance, de valeurs traditionnelles, de civilisation, de frontières, de souveraineté, de retour aux racines et de restauration d’une identité prétendument perdue. Ils proposent à des populations inquiètes une promesse extrêmement simple : retrouver le monde d’avant. Un monde supposément plus stable, plus homogène, plus sûr et plus lisible. Mais ce monde d’avant a-t-il seulement existé tel qu’on nous le raconte ?
L’extrême droite possède une force politique considérable : elle sait transformer des problèmes complexes en réponses simples. Le chômage ? L’étranger. L’insécurité ? L’immigration. Le déclassement ? La mondialisation et les élites. La disparition supposée de l’identité nationale ? Les minorités. La crise des services publics ? Ceux qui profiteraient prétendument du système. Cette mécanique est terriblement efficace parce qu’elle donne un visage à la peur et surtout parce qu’elle transforme l’angoisse en colère.
La séduction de l’extrême droite ne repose donc pas seulement sur la haine. Elle repose également sur la promesse : promesse d’ordre, de protection, de grandeur retrouvée, de frontières protectrices, d’un État puissant et d’une société redevenue compréhensible. C’est précisément pour cette raison qu’il serait intellectuellement paresseux de considérer que tous ceux qui votent pour l’extrême droite seraient nécessairement des fascistes convaincus. Beaucoup cherchent d’abord une réponse à leurs inquiétudes, à leur déclassement ou à leur peur du lendemain. Et c’est précisément là que commence le problème.
Il existe cependant un phénomène contemporain qui m’interpelle particulièrement. Certaines populations directement issues de l’immigration postcoloniale africaine ou maghrébine peuvent aujourd’hui être séduites par des formations politiques qui ont historiquement construit une partie de leur discours sur l’immigration et l’identité. Le mécanisme psychologique est fascinant. Certains peuvent s’imaginer qu’une adhésion particulièrement radicale à l’identité nationale française leur permettra d’effacer symboliquement leur origine et d’intégrer définitivement le groupe dominant.
Ils revendiquent alors parfois une conception plus dure encore de l’assimilation, de l’ordre, de l’autorité et de l’identité nationale. Comme s’il fallait démontrer davantage que les autres que l’on appartient bien au groupe. Comme si l’adhésion aux codes du groupe dominant constituait une assurance contre la possibilité d’en devenir un jour la cible. L’histoire devrait pourtant nous apprendre une chose essentielle : les frontières identitaires dessinées par les idéologies radicales sont rarement immuables. Celui qui pense aujourd’hui être du bon côté de la frontière peut découvrir demain que cette frontière vient de se déplacer.
Une chose me paraît certaine : lorsqu’une société traverse simultanément une crise économique, une perte de repères, un sentiment d’insécurité, une défiance envers les institutions et l’impression que le monde change trop rapidement, toutes les conditions sont réunies pour permettre à des mouvements autoritaires de prospérer. Nous vivons précisément une période où beaucoup de citoyens ont le sentiment de ne plus contrôler leur propre destin. Mondialisation, intelligence artificielle, guerres, inflation, immigration, crise climatique, transformation du travail, déclassement social, affaiblissement des services publics et mutations culturelles : tout semble bouger en même temps. Face à cette complexité vertigineuse, l’extrême droite propose une réponse extraordinairement séduisante : remettre de l’ordre.
À l’approche des prochaines échéances électorales, il serait donc dangereux de croire que l’on combattra l’extrême droite uniquement avec des leçons de morale. On ne combat pas efficacement une séduction politique en expliquant simplement aux électeurs qu’ils ont tort d’être séduits. Il faut comprendre pourquoi ils le sont. Il faut répondre aux inquiétudes réelles sans adopter les boucs émissaires imaginaires. Il faut parler de sécurité sans fabriquer de haine, parler d’identité sans fabriquer d’exclusion, parler de souveraineté sans fabriquer de nationalisme ethnique, parler d’autorité sans renoncer aux libertés et parler de nation sans transformer certains citoyens en Français conditionnels.
Mais surtout, il faut répondre à la crise économique et sociale. Car lorsque les fins de mois deviennent difficiles, lorsque le travail ne permet plus nécessairement de vivre correctement, lorsque les services publics reculent, lorsque les classes moyennes craignent le déclassement et lorsque les catégories populaires ont le sentiment d’être abandonnées, les discours de rupture deviennent mécaniquement plus séduisants. L’histoire nous montre que les grandes crises économiques ne produisent pas automatiquement l’extrême droite, mais qu’elles peuvent constituer un formidable accélérateur lorsque les formations politiques traditionnelles ne parviennent plus à proposer une perspective crédible.
C’est donc également sur ce terrain que se jouera la prochaine bataille politique. Les formations démocratiques devront être capables de répondre concrètement à la crise économique, au déclassement, au sentiment d’abandon et à la peur du lendemain. Elles devront proposer autre chose que des promesses sans lendemain, des discours technocratiques incompréhensibles ou des condamnations morales répétées. Elles devront surtout redonner une perspective à ceux qui pensent ne plus en avoir.
Car une population inquiète cherche des certitudes, une population qui se sent abandonnée cherche une protection et une population qui ne croit plus au futur finit toujours par idéaliser le passé. Espérons donc que le jeu de séduction de l’extrême droite trouvera face à lui des formations politiques capables de proposer des réponses beaucoup plus convaincantes que les mythes du retour à un passé idéalisé et qu’un discours sécuritaire entretenu par une peur parfois largement surdimensionnée.
Car l’histoire nous enseigne finalement quelque chose de beaucoup plus inquiétant que la simple capacité des idéologies autoritaires à imposer leurs idées : avant de faire peur, elles ont souvent commencé par séduire.
Gamal Abina.
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Les extrêmes droites qui voulaient se normaliser.
L’affaire Jordan Bardella n’a finalement fait que révéler une réalité : l’extrême droite restera toujours l’extrême droite.
En dépit des tentatives désespérées de Marine Le Pen pour faire oublier le passé de son père, allant jusqu’à connaître politiquement une forme de parricide en rompant publiquement avec Jean-Marie Le Pen, dans l’espoir manifeste de faire de sa formation politique un parti comme les autres, malgré tous ses efforts, le château de cartes semble aujourd’hui vaciller avec la figure fragile de Jordan Bardella.
Qui peut prétendre aujourd’hui n’avoir jamais su que ce jeune pousse, boosté aux hormones médiatiques, avait évolué dans des milieux où circulaient certaines des idées les plus radicales de l’extrême droite française ?
On fait semblant de découvrir aujourd’hui l’influence qu’a pu exercer Alain Soral, mon ennemi intime, sur une partie de cette génération militante. Mediapart affirme désormais disposer d’e-mails et de conversations permettant d’établir l’intérêt du jeune Bardella pour Soral et ses théories entre 2012 et 2014. Le Monde a également documenté l’« ambiance soralienne » qui régnait alors parmi une partie des jeunes militants frontistes. Bardella, lui, conteste catégoriquement les écrits antisémites qui lui sont attribués et a annoncé des procédures judiciaires. C’est donc désormais aussi sur ce terrain que l’affaire devra se poursuivre.
On fait encore semblant de découvrir son rapport passé à Jean-Marie Le Pen, dont les déclarations sur les juifs, l’Algérie, l’immigration ou les chambres à gaz ont jalonné pendant des décennies l’histoire du Front national.
On feint surtout de ne pas entendre ce que beaucoup dénoncent depuis très longtemps : le changement de nom, le changement d’image, les costumes bien coupés, les cravates, le look à la Barbie et Ken ne suffisent pas nécessairement à transformer la nature idéologique d’un mouvement politique.
L’Histoire nous enseigne d’ailleurs quelque chose de beaucoup plus dérangeant : les mouvements extrémistes ne se présentent pas toujours sous le visage caricatural que la postérité leur attribue.
Il y avait aussi, dans le parti nazi des années 1930, des personnages cultivés, élégants, sportifs, mondains, parfaitement capables de séduire une partie de l’opinion. Et c’est précisément pour cela que la figure de Reinhard Heydrich me revient à l’esprit, non pas pour prétendre évidemment que Jordan Bardella serait Heydrich, ce qui serait historiquement absurde, mais pour rappeler combien l’apparence policée d’un responsable politique ne dit rien, à elle seule, de la radicalité d'une idéologie.
Heydrich était grand, blond, sportif, escrimeur et musicien. Il jouait notamment du violon. Mais derrière cette apparence presque idéale selon les critères physiques vantés par le régime nazi se trouvait l’un des principaux organisateurs de l’appareil de terreur du IIIe Reich, dirigeant du RSHA et acteur central de la persécution et de l’extermination des juifs d’Europe. Il mourut en 1942 après l’attentat mené contre lui à Prague par des résistants tchécoslovaques.
L’Histoire devrait donc nous apprendre à regarder les idées avant les costumes.
Comment, ensuite, ne pas être marqué par les propos tenus récemment par Jean-Philippe Tanguy ? Dans un meeting, il nous a servi cette phrase : « le travail rend libre ». Il affirme aujourd’hui qu’il ne pensait absolument pas à la référence nazie et que ses propos ont été sortis de leur contexte. Dont acte. Mais comment un responsable politique français peut-il ignorer la charge historique extraordinaire de ces quatre mots ? Leur traduction allemande, Arbeit macht frei, demeure indissociablement associée aux entrées de plusieurs camps nazis, notamment Auschwitz.
Et comment ne pas être marqué, quelques jours plus tard, par la conférence de presse au cours de laquelle Marine Le Pen évoque le « Kevlar » à propos des journalistes et où Jordan Bardella parle lui-même des « prémices d’une guerre totale » contre son mouvement ?
La « guerre totale » possède elle aussi une terrible résonance historique. Joseph Goebbels, ministre de la Propagande du IIIe Reich, en fit l’un des mots d’ordre les plus célèbres du régime lorsqu’il appela en février 1943, au Sportpalast de Berlin, à la mobilisation totale de la société allemande pour poursuivre la guerre.
Cela ne signifie évidemment pas que l’utilisation contemporaine de l’expression constitue automatiquement une référence à Goebbels. Mais les mots ont une histoire. Et lorsqu’on appartient à une formation politique qui cherche depuis des décennies à rompre avec les ambiguïtés de son propre passé, on pourrait imaginer davantage de prudence dans le choix du vocabulaire.
Surtout lorsqu’il s’agit d’une affaire de presse et de diffamation qui, dans une démocratie, se tranche devant les tribunaux.
Pourquoi parler de « guerre totale » à propos de révélations journalistiques ? Pourquoi cette violence verbale lorsqu’il existe précisément des juges chargés de déterminer ce qui relève de la diffamation, du faux ou, au contraire, d'informations authentiques ?
Et puis on peut encore me servir la sérénade du parti qui protégerait désormais la minorité juive face à une autre minorité, plus importante numériquement : les Arabes et les musulmans.
Évidemment, le marqueur identitaire et xénophobe n’a jamais complètement quitté une partie de l’extrême droite française. Mais ce qui m’intéresse aujourd’hui plus particulièrement, c’est la manière dont la cible principale s’est déplacée vers la communauté arabo-musulmane, avec comme figure de proue l’Algérien. Après le poids historique du régime de Vichy et de l’antisémitisme français, difficile de resservir exactement le même scénario.
L’extrême droite a toujours été, à mes yeux, un parti de séduction mais également d’exclusion, obsédé par les questions identitaires et parfois par une vision traditionaliste du catholicisme.
On en voit d’ailleurs toute l’utilité symbolique lorsque Jordan Bardella explique devant Pascal Praud, lui qui se présente comme agnostique, avoir été profondément impressionné par le pape et par la spiritualité provoquée par la venue du Saint-Père.
Mais ce n’est pas parce qu’on met la poussière sous le tapis que le tapis devient propre.
Et ce n’est pas parce que le Front national, devenu Rassemblement national, prétend vouloir se normaliser que toutes les références, tous les réflexes et toute son histoire disparaissent avec un changement de logo.
J’en veux pour preuve un élément que j’avais déjà évoqué dans un texte rédigé il y a quelques mois : même le choix du nom Rassemblement national possède, pour qui connaît l’histoire française, une étrange résonance.
Entre 1941 et 1944 exista en effet le Rassemblement national populaire, le RNP de Marcel Déat, formation collaborationniste engagée dans la collaboration avec l’Allemagne nazie. Il fut, avec le Parti populaire français de Jacques Doriot, l’une des principales formations collaborationnistes françaises.
Cela signifie-t-il que le RN actuel aurait choisi son nom en référence au RNP ? Je ne peux évidemment pas l’affirmer sans preuve documentaire.
Mais je peux poser la question.
Qui pourra m’empêcher de m’interroger sur ce choix et sur certaines ressemblances de codes politiques, graphiques ou sémantiques ? L’Histoire appartient à tout le monde, et chacun est libre d’en examiner les coïncidences comme les continuités.
La normalisation voulue par le Front national, devenu Rassemblement national, apparaît alors à mes yeux comme une gigantesque opération de maquillage politique destinée à atteindre ce qui constituait autrefois un plafond infranchissable : la tête de l’État.
Et au-delà des règlements de comptes internes à cette formation politique, vieille tradition des mouvements d’extrême droite comme de beaucoup d’autres partis, une autre question historique mérite d’être posée.
Marine Le Pen a été condamnée en appel, le 7 juillet 2026, dans l’affaire des assistants parlementaires européens du FN, à trois ans d’emprisonnement dont deux avec sursis, la partie ferme devant être exécutée sous surveillance électronique, ainsi qu’à 100 000 euros d’amende. Elle s’est pourvue en cassation, ce qui suspend actuellement l’exécution de cette peine. Elle demeure donc juridiquement en mesure de préparer une candidature à l’élection présidentielle de 2027.
Là encore, l’Histoire fournit une comparaison qu’il faut manier avec précaution mais qu’il serait absurde d’interdire.
Adolf Hitler lui-même avait été condamné après l’échec du putsch de Munich de novembre 1923. Condamné à cinq années de prison pour haute trahison, il n’en purgea finalement qu’un peu moins de neuf mois dans la prison de Landsberg, où il commença la rédaction de Mein Kampf. Quelques années plus tard, le 30 janvier 1933, il fut nommé chancelier.
Cela ne signifie évidemment pas que l’histoire française actuelle reproduirait celle de l’Allemagne de Weimar. L’Histoire ne repasse jamais exactement les mêmes plats. Mais elle peut fournir des avertissements.
Et c’est précisément ce qu’explique l’historien Johann Chapoutot dans son ouvrage Les Irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoir ?. Son travail rappelle que l’arrivée d’Hitler à la chancellerie ne fut pas simplement le produit d’une irrésistible conquête électorale : des responsables conservateurs et des élites traditionnelles crurent pouvoir utiliser la force politique du NSDAP, l’encadrer et finalement la contrôler. Ils jouèrent avec le feu en pensant rester maîtres de l’incendie.
C’est peut-être là que l’Histoire devient intéressante pour notre époque.
Une partie de la droite et du conservatisme européen peut être tentée de croire qu’une extrême droite arrivée au pouvoir se normaliserait mécaniquement par l’exercice des responsabilités.
C’est précisément cette certitude qui mérite d’être interrogée.
Plus de quatre-vingts ans après la chute du IIIe Reich, l’Europe joue parfois à se faire peur et s’imagine qu’on peut facilement s’accommoder de formations radicales, identitaires et exclusives.
Et l’on retrouve également une vieille question : celle des rapports entre pouvoir politique et puissance économique.
Car une entreprise ne vote pas. Elle cherche d’abord des marchés, de la stabilité, de la rentabilité et des bénéfices. L’histoire du XXe siècle a montré que certains industriels et hommes d’affaires pouvaient parfaitement composer avec des régimes autoritaires lorsqu’ils estimaient leurs intérêts préservés. Cela ne signifie évidemment pas que « le grand capital » soutient mécaniquement l’extrême droite ; cela signifie simplement que l’intérêt économique et la vertu démocratique ne coïncident pas toujours.
N’oublions donc jamais que Jordan Bardella est aussi un produit politique construit avec une efficacité médiatique remarquable.
Son passé militant mérite d’être examiné, comme celui de n’importe quel responsable aspirant aux plus hautes fonctions. Mediapart affirme aujourd’hui avoir authentifié auprès de Meta des conversations et des données permettant d’attribuer à son compte des propos antisémites datant de 2013, ainsi que des courriels attestant de son intérêt pour Alain Soral. Bardella conteste formellement ces éléments, parle de montages et de faux et a engagé des procédures judiciaires. Voilà, à ce jour, l’état exact du dossier.
Pour ma part, ce qui m’intéresse dépasse même Jordan Bardella.
C’est la mécanique.
Le changement de nom. Le changement de costume. Le changement de vocabulaire. La communication. La normalisation. La dédiabolisation. Puis, soudainement, lorsque survient une crise, certains vieux réflexes et certaines vieilles références qui remontent à la surface.
Bardella joue désormais la carte de la justice. C’est son droit le plus absolu. Ce sera donc à la justice de trancher les accusations qu’il conteste.
Mais l’Histoire, elle, ne se juge pas uniquement dans les tribunaux, elle se lit, elle se compare, elle s’étudie, et parfois, elle nous avertit.
Ce n’est pas parce qu’on met la poussière sous le tapis que le tapis n’est pas sale.
Et ce n’est certainement pas en changeant le nom inscrit sur la porte que l’on efface automatiquement ce qu’il y avait derrière.
Gamal Abina.
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La barbarie coloniale.
Je vais, cette fois-ci, m’intéresser à la sémantique des mots, à leur origine, à leur construction et surtout à l’usage que nous en faisons. Car les mots ne sont jamais totalement neutres. Avec le temps, certains d’entre eux peuvent être progressivement débarrassés de la charge historique et émotionnelle qu’ils devraient pourtant conserver. À force d’être employés, répétés, banalisés, ils finissent parfois par devenir presque abstraits. C’est, à mon sens, ce qui s’est produit avec le mot « colonisation ».
Commençons donc par les mots.
Le terme « colon » vient du latin colonus, qui désignait celui qui cultive une terre, un cultivateur ou un fermier. Il est lui-même issu de colere, qui signifie notamment cultiver, habiter ou mettre en valeur. « Colonie » vient du latin colonia, qui désignait un établissement fondé sur un territoire par des populations venues d’ailleurs. Cette origine étymologique est intéressante parce qu’elle porte en elle une représentation presque paisible du phénomène : s’installer, habiter, cultiver une terre.
Le mot « colonisation » a ainsi conservé quelque chose de cette apparente neutralité. Pourtant, lorsqu’on parle de la colonisation dans son sens historique et politique, il ne s’agit évidemment plus simplement de cultiver une terre. Il s’agit de la prise de contrôle d’un territoire par une puissance extérieure, de l’installation ou de l’administration d’une population étrangère et de l’établissement d’un rapport de domination politique, économique, militaire et souvent culturel sur les populations qui y vivent.
Et c’est précisément là que commence le problème des mots.
Une fois que l’on a une idée précise de ce que signifie historiquement la colonisation, c’est-à-dire la domination d’un territoire et de ses habitants par une puissance étrangère, on peut s’étonner que le mot lui-même paraisse parfois presque inoffensif. Nous parlons, par exemple, de la future « colonisation de Mars » comme d’une aventure scientifique formidable. Dans ce contexte, coloniser signifie s’installer sur un territoire supposé inhabité, le développer, y construire des infrastructures et y faire naître une nouvelle société.
Mais l’histoire de la colonisation terrestre raconte tout autre chose. Car les territoires colonisés n’étaient généralement pas des territoires vides. Ils étaient habités. Ils avaient leurs peuples, leurs sociétés, leurs cultures, leurs langues, leurs économies, leurs structures politiques, leurs religions et leur histoire.
On retrouve pourtant cette construction idéologique dans l’histoire des Amériques, dans une partie de l’Asie, en Afrique et, plus récemment, dans le discours qui a accompagné le projet sioniste en Palestine. La formule « une terre sans peuple pour un peuple sans terre » a participé à une représentation de la Palestine comme un espace disponible pour l’installation juive. Or la Palestine n’était évidemment pas une terre sans population. Des populations arabes palestiniennes y vivaient depuis des générations.
C’est précisément pour cette raison que, pour ma part, je préfère parler de barbarie coloniale. Car, quelle que soit sa zone d’application, la colonisation a été historiquement associée à une violence considérable exercée contre les peuples, les sociétés, les cultures et parfois même contre leur environnement.
Le colonisateur n’arrive pas sur un territoire simplement pour lui « faire du bien ». La logique coloniale consiste d’abord à placer un territoire sous domination afin d’en contrôler les ressources, les terres, les hommes, les voies commerciales ou la position stratégique, au bénéfice de la puissance coloniale. Les infrastructures construites dans les colonies peuvent certes avoir subsisté après les indépendances, mais elles furent d’abord conçues dans le cadre d'un système de domination et au service de ses besoins économiques, administratifs ou militaires.
Voilà pourquoi les mots « barbarie » et « colonisation » me semblent devoir aller de pair.
Cela nous paraît d’ailleurs beaucoup plus évident lorsque nous parlons de l’expansion nazie en Europe de l’Est. Qui contesterait sérieusement le caractère barbare du projet de conquête, de domination et de colonisation nazi dans les territoires slaves ?
L’expansion vers l’Est était elle-même pensée dans une logique territoriale, raciale et coloniale : conquérir des terres, déplacer ou éliminer certaines populations, en asservir d’autres et installer durablement la domination allemande.
Lorsque nous observons ce projet, nous n’avons aucune difficulté à employer le mot « barbarie ». En revanche, lorsqu’il s’agit de l’expansion coloniale européenne qui, pendant plusieurs siècles, a projeté les puissances occidentales hors de leurs frontières à la conquête d’une grande partie du monde, le vocabulaire devient soudain beaucoup plus prudent.
Voilà pourtant un Occident qui se qualifiait lui-même de « civilisé » et qui prétendait aller civiliser des peuples présentés comme inférieurs ou barbares. Quel extraordinaire renversement sémantique !
Ceux qui disposaient des navires de guerre, des canons, des fusils et bientôt des armes industrielles devenaient les représentants de la civilisation. Ceux qui défendaient leur terre avec des moyens militaires souvent infiniment plus faibles devenaient les « barbares ».
Et c’est au nom de cette prétendue mission civilisatrice que l’on pouvait justifier la conquête militaire, l’expropriation, la dépossession, les massacres, les déplacements de populations, le travail forcé, la destruction de structures sociales et culturelles et, dans certains systèmes coloniaux, l’établissement de hiérarchies juridiques fondées sur l’origine des populations.
La supériorité technique des armes occidentales n’était pas la preuve d’une supériorité civilisationnelle. Elle était simplement la condition matérielle qui rendait possible la conquête.
C’est pour cette raison que j’insiste sur le caractère barbare de la colonisation.
Cette question est d’autant plus actuelle qu’Édouard Philippe, ancien Premier ministre et candidat déclaré à l’élection présidentielle de 2027, a affirmé en décembre 2025 que la colonisation n’était pas, en elle-même, un crime. Interrogé de nouveau sur cette position à La Réunion en août 2026, il l’a maintenue, tout en reconnaissant que de nombreux crimes avaient été commis pendant la colonisation.
Nous retrouvons là exactement le problème sémantique qui m’intéresse. On reconnaît les massacres. On reconnaît les crimes. On reconnaît les violences. On reconnaît les expropriations. On reconnaît éventuellement les atrocités. Mais on voudrait isoler toutes ces conséquences du système qui les a rendues possibles.
Comme si la violence coloniale pouvait être séparée de la colonisation elle-même.
On nous expliquera ensuite que des routes ont été construites, que des écoles ont été ouvertes, que des hôpitaux ont été bâtis, que des ports ou des chemins de fer ont été réalisés. C’est précisément ainsi que ressurgit, sous une forme ou sous une autre, l’ancienne idée du « rôle positif » de la colonisation.
Mais aucune route ne peut effacer un massacre. Aucune école ne peut justifier une dépossession. Aucun chemin de fer ne peut transformer une conquête militaire en œuvre humanitaire. Et aucune infrastructure ne peut faire disparaître les morts, les expropriations, les violences, les humiliations et la négation de l’humanité de ceux qui ont subi cette conquête.
Il serait d’ailleurs intéressant de poser à Édouard Philippe une question extrêmement simple : considère-t-il que l’occupation de la France par l’Allemagne nazie entre 1940 et 1944 constituait une entreprise criminelle ?
Je doute que sa réponse soit négative.
Et pourtant, pour celui qui subit la domination étrangère, certaines questions fondamentales sont comparables : de quel droit une puissance extérieure vient-elle imposer par la force sa volonté politique, militaire et économique à une population qui ne lui a rien demandé ?
Pourquoi ce qui nous paraît immédiatement intolérable lorsqu’il s’agit de notre propre territoire deviendrait-il historiquement plus acceptable lorsqu’il s’agit du territoire des autres ?
C’est précisément là que les mots retrouvent toute leur importance.
Je considère donc qu’il faudrait beaucoup plus systématiquement parler de barbarie coloniale. Non par goût de l’exagération, mais précisément pour empêcher l’euphémisation.
Parce que le temps possède cette faculté redoutable de polir les mots jusqu’à faire disparaître ce qu’ils contenaient. La conquête devient une « expansion ». La domination devient une « présence ». La dépossession devient une « mise en valeur ». Les massacres deviennent des « événements ». Et la colonisation finit par devenir une simple « période de l’histoire ».
Les mots peuvent ainsi devenir les derniers instruments de la conquête.
Lorsque les armées sont parties, lorsque les empires ont disparu et lorsque les drapeaux coloniaux ont été descendus, il reste encore la bataille du vocabulaire.
Qualifier, c’est déjà refuser d’oublier.
Je veux donc employer les mots qui correspondent à la réalité que je décris : la barbarie coloniale. Parce qu’associer la barbarie à la colonisation me paraît aussi nécessaire que d’associer la barbarie au nazisme.
Et parce qu’un peuple qui a subi la conquête, la dépossession et la domination n’a pas seulement le droit d’écrire son histoire. Il a aussi le droit de choisir les mots avec lesquels il la raconte.
Gamal Abina.
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La Bataille d’Alger : quand la jeunesse se réapproprie son histoire.
Au cinéma Pathé du centre commercial Belle Épine, à Thiais, j’ai eu l’occasion d’être invité afin de couvrir le retour en salle de La Bataille d’Alger, œuvre majeure consacrée à l’un des épisodes les plus emblématiques de la guerre de libération algérienne. La séance était accompagnée de plusieurs intervenants, parmi lesquels la fille de Yacef Saadi, l’historien et politologue Olivier Le Cour Grandmaison, ainsi qu’une professeure des universités d’Alger, sociologue.
Le premier élément marquant de cette soirée fut incontestablement l’engouement du public. Le film devait initialement être diffusé dans une salle d’environ 300 personnes. Mais l’effet des réseaux sociaux et le bouche-à-oreille ont créé une telle demande que les organisateurs ont dû élargir la voilure. Une première salle d’environ 500 places a ainsi été mobilisée à 19 heures, puis une seconde projection a été organisée pour accueillir encore davantage de spectateurs. La programmation publique confirme d’ailleurs deux séances ce soir-là, à 19 heures et 20 heures.
Une vraie surprise, et cela pour deux raisons. D’abord parce que personne ne semblait s’attendre à un tel engouement pour un film réalisé il y a soixante ans et projeté dans un cinéma de banlieue, loin du cœur de Paris. Mais surtout parce que l’immense majorité des personnes venues découvrir ou redécouvrir ce film étaient des jeunes, et beaucoup avaient moins de trente ans. Une surprise particulièrement agréable, qui a immédiatement suscité l’intérêt de la direction de l’établissement, elle-même manifestement surprise par l’ampleur du succès.
Il faut rappeler ce qu’est La Bataille d’Alger. Réalisé par le cinéaste italien Gillo Pontecorvo, sur un scénario de Franco Solinas inspiré notamment du récit de Yacef Saadi, le film est une coproduction algéro-italienne sortie en 1966. Yacef Saadi, ancien responsable du FLN dans la Zone autonome d’Alger, en est également coproducteur et joue à l’écran le personnage de Djafar, directement inspiré de son propre parcours. La musique est signée Ennio Morricone et Gillo Pontecorvo, et la photographie de Marcello Gatti contribue puissamment à cette esthétique presque documentaire qui donne parfois l’impression de regarder des images d’archives.
Présenté à la Mostra de Venise en 1966, le film y remporte le Lion d’or et obtiendra ensuite trois nominations aux Oscars. En France, son histoire sera beaucoup plus difficile. Son visa d’exploitation est délivré en 1970, mais sa diffusion française au début des années 1970 est rapidement perturbée par des pressions et des menaces. Sa première mise en salle est notamment répertoriée au 27 octobre 1971.
Le film nous replonge essentiellement dans les événements de 1956 et 1957 et dans la confrontation entre l’organisation clandestine du FLN à Alger et les parachutistes français auxquels les autorités confient des pouvoirs considérables. Historiquement, le général Jacques Massu, commandant la 10e division parachutiste, reçoit en janvier 1957 des pouvoirs étendus à Alger afin de démanteler les réseaux indépendantistes.
Au fil de l’histoire apparaissent différentes figures majeures de la révolution algérienne. Parmi elles, Larbi Ben M’Hidi, l’un des dirigeants historiques du FLN. Son destin est aujourd’hui documenté avec une précision terrible. Arrêté en février 1957, il est remis aux hommes de Paul Aussaresses. Celui-ci reconnaîtra des décennies plus tard avoir organisé son exécution par pendaison avant de la maquiller en suicide.
Il y a également Ali La Pointe, incarné par Brahim Hadjadj, dont le parcours constitue l’un des fils conducteurs du film. Ancien homme des rues devenu combattant clandestin, il refuse finalement de se rendre. Le 8 octobre 1957, sa cache de la Casbah est dynamitée. Il meurt avec Hassiba Ben Bouali, Mahmoud Bouhamidi et le Petit Omar, jeune agent de liaison du FLN. L'explosion provoque également l'effondrement d'immeubles voisins et la mort de civils.
Le film montre également le colonel Mathieu, interprété par Jean Martin, personnage de fiction représentant la logique militaire française de la contre-insurrection. À travers lui sont exposés les mécanismes de quadrillage de la ville, de renseignement, d’arrestations et d’interrogatoires utilisés pour démanteler l’organisation clandestine. Derrière ce personnage fictif apparaissent en filigrane les véritables responsables militaires de la bataille d’Alger, notamment Massu, Bigeard, Godard et Aussaresses.
Et puis il y a les femmes.
C’est l’un des éléments les plus puissants du film. Ces femmes algériennes qui modifient leur apparence afin de franchir les barrages et de transporter des explosifs jusque dans les quartiers européens d’Alger. L'épisode s'inspire notamment des attentats du 30 septembre 1956. Djamila Bouhired, Samia Lakhdari et Zohra Drif franchissent alors les contrôles habillées à l’européenne, avec des engins explosifs dissimulés dans leurs sacs. Zohra Drif dépose notamment une bombe au Milk Bar.
C’est dans ce contexte que prend tout son sens cette phrase devenue célèbre de Larbi Ben M’Hidi. Interrogé sur les attentats, il répond en substance : « Donnez-nous vos chars et vos avions, et nous vous donnerons nos couffins. » Derrière cette formule se trouve toute l’asymétrie d’une guerre opposant une puissance militaire disposant d’une armée moderne à une organisation clandestine qui choisit la guérilla urbaine et les attentats, lesquels frappèrent également des civils.
C’est précisément ce qui donne au film sa puissance. Pontecorvo ne réalise pas une fresque militaire traditionnelle. Il filme une ville enfermée dans la guerre. Le noir et blanc, le grain de l’image, les mouvements de foule, les visages, les cris, les contrôles et les barrages donnent au spectateur l’impression troublante d’assister à un documentaire tourné au moment même des événements.
On ressent également la société coloniale avec ses séparations, ses hiérarchies et ses discriminations. Les quartiers européens et la Casbah semblent appartenir à deux mondes différents. Les contrôles au faciès, les barrages et le quadrillage militaire de la Casbah produisent à l’écran une atmosphère d’enfermement qui, par moments, m’a personnellement évoqué certaines images historiques de populations enfermées et contrôlées dans l’Europe occupée. Il s’agit évidemment de contextes historiques différents, mais cette sensation visuelle de quadrillage et d’étouffement est extrêmement forte.
Et puis il y a la torture. Le film ne l’esquive pas. Elle apparaît comme l’un des instruments de la recherche du renseignement et du démantèlement des réseaux clandestins. Ce n’est plus aujourd’hui seulement une représentation cinématographique : plusieurs responsables militaires français, dont Paul Aussaresses, ont reconnu publiquement le recours à la torture et aux exécutions sommaires pendant cette période.
Cette soirée fut donc riche à plusieurs titres. Riche d’abord par le film lui-même, que je n’avais pas revu depuis plus de quarante-cinq ans. Mais riche surtout par ce que j’ai observé dans cette salle : une jeunesse qui veut connaître cette histoire.
C’est probablement l’enseignement le plus important de cette soirée.
Contrairement à ce que certains pourraient imaginer, cette génération ne semble pas vouloir oublier. Elle veut comprendre. Elle veut savoir ce qui s’est passé, pourquoi la guerre a commencé, comment fonctionnait le système colonial, comment la résistance s’est organisée et pourquoi cette histoire continue, plus de soixante ans après l’indépendance, à traverser les relations entre la France et l’Algérie.
Le cinéma algérien s’est très tôt emparé de cette mémoire. Et La Bataille d’Alger en constitue sans doute l’un des exemples les plus universels. Le film dépasse d’ailleurs largement le cadre algérien : son esthétique et sa description des mécanismes de guérilla et de contre-guérilla lui ont donné une place particulière dans l’histoire mondiale du cinéma. La Cinémathèque française rappelle qu’il a même été utilisé au fil du temps comme œuvre d’étude sur la guérilla et la contre-guérilla urbaines.
L’autre aspect intéressant fut la qualité des échanges organisés après la projection. Les interventions n’étaient pas tournées vers la revanche. Elles exprimaient surtout une demande : connaître l’histoire, la documenter et la transmettre. Et la salle a applaudi longuement, aussi bien à la fin du film, lorsque l’on voit la mobilisation populaire conduisant vers l’indépendance, qu’au terme des interventions.
À moins de quinze jours de la commémoration du 17 octobre 1961, présenter un film de cette importance dans un complexe appartenant à un groupe comme Pathé constitue donc un geste culturel et mémoriel qui mérite d’être souligné. Et lorsque l’on voit la réaction du public de Belle Épine, on peut légitimement penser que ce type de projection gagnerait à être proposé dans davantage de villes françaises.
La restauration du film lui apporte enfin une dimension supplémentaire. L’image conserve ce noir et blanc si particulier, cette rugosité presque journalistique, tandis que la musique magistrale associée à Ennio Morricone accompagne la tension sans jamais laisser le spectateur respirer complètement. Le résultat reste saisissant soixante ans après sa réalisation.
Si je devais finalement ne retenir qu’une seule raison pour pousser le public, et particulièrement les jeunes Français et Algériens, à découvrir La Bataille d’Alger, ce serait celle-ci : ce film permet de pénétrer pendant deux heures dans une période fondamentale de notre histoire commune.
On y découvre la violence du système colonial et de la guerre, la répression, la torture, mais également la violence des attentats et leurs victimes civiles. On y retrouve surtout trois grandes figures masculines de la résistance algérienne, Yacef Saadi, Larbi Ben M’Hidi et Ali La Pointe, mais aussi le rôle essentiel des moudjahidate, ces femmes combattantes dont l’engagement fut déterminant et dont la mémoire mérite, elle aussi, d’être transmise.
Soixante ans après sa réalisation, La Bataille d’Alger n’est donc pas seulement revenue dans les salles. Elle est revenue rencontrer une génération qui n’était pas née lorsque cette histoire s’est écrite, mais qui, manifestement, veut désormais la connaître.
Et c’est peut-être cela, finalement, le plus bel événement de cette soirée.
Gamal Abina.