Diffamation publique !
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Stalingrad (Enemy at the Gates) : quand Jean-Jacques Annaud nous plonge dans l'enfer de la bataille décisive.
Il y a des films que l'on attend avec impatience. Et puis il y a ceux que l'on sait, avant même de les voir, qu'ils nous marqueront durablement. Stalingrad (Enemy at the Gates), sorti en 2001 et réalisé par Jean-Jacques Annaud, faisait incontestablement partie de cette seconde catégorie.
Pourquoi étais-je certain de ne pas pouvoir passer à côté de ce film ? D'abord parce qu'il était signé Jean-Jacques Annaud. Depuis La Guerre du feu, Le Nom de la Rose, L'Ours ou encore Sept ans au Tibet, ce réalisateur français s'est imposé comme l'un des plus grands metteurs en scène de sa génération. Son cinéma possède une signature immédiatement reconnaissable : un sens du spectacle exceptionnel, une recherche constante de réalisme et une capacité rare à immerger le spectateur dans des univers extrêmes.
Mais il y avait également le sujet. La simple bande-annonce m'avait convaincu. Pour quiconque s'intéresse à l'Histoire de la Seconde Guerre mondiale, impossible de rester indifférent devant la bataille de Stalingrad.
Cette bataille constitue sans doute le tournant majeur du conflit. Après des mois de combats d'une violence inimaginable, l'armée allemande connaît, en février 1943, sa première grande défaite terrestre face à une Armée rouge reconstituée et déterminée à défendre son territoire jusqu'au dernier homme. Quelques jours après le dixième anniversaire de l'arrivée d'Hitler au pouvoir, le mythe de l'invincibilité allemande vole définitivement en éclats.
Jean-Jacques Annaud choisit pourtant un angle original. Plutôt que de raconter l'ensemble de la bataille, il s'intéresse à une histoire profondément humaine : celle du tireur d'élite soviétique Vassili Zaïtsev, devenu un symbole de la résistance soviétique.
Pour donner vie à cette histoire, Annaud réunit un casting particulièrement impressionnant.
Jude Law incarne Vassili avec beaucoup de sobriété. Son personnage n'est pas un héros classique ; c'est un simple soldat propulsé malgré lui au rang d'icône nationale. Jude Law lui apporte une humanité remarquable qui rend son ascension crédible.
Face à lui, Ed Harris interprète le major König, un sniper allemand envoyé spécialement pour éliminer son adversaire soviétique. Harris compose un personnage froid, méthodique, presque inhumain. Le duel psychologique entre les deux hommes constitue le cœur du film et rappelle les grands westerns où deux tireurs s'observent pendant des jours avant l'affrontement final.
À leurs côtés, Rachel Weisz apporte une véritable sensibilité dans le rôle de Tania. Son personnage évite au film de devenir uniquement une succession de scènes de guerre. La romance qui se développe au milieu des ruines de Stalingrad rappelle que même dans l'horreur absolue, des hommes et des femmes continuent à aimer.
Enfin, Joseph Fiennes est remarquable dans le rôle du commissaire politique Danilov. C'est lui qui comprend toute la portée symbolique que peut représenter Vassili. Il transforme ce simple soldat en héros national grâce à la propagande soviétique. Son personnage est sans doute le plus complexe du film : intellectuel brillant, manipulateur, patriote sincère mais aussi homme rongé par la jalousie, il offre une profondeur psychologique particulièrement intéressante.
Le film montre parfaitement comment une guerre se gagne aussi dans les esprits. Les journaux soviétiques fabriquent une légende autour du jeune sniper afin de redonner espoir à une population écrasée par les bombardements.
L'ouverture du film demeure l'une des scènes les plus marquantes. Les recrues soviétiques traversent la Volga sous le feu allemand avant d'être envoyées presque sans armes à l'assaut des positions ennemies. Les commissaires politiques exécutent immédiatement ceux qui tentent de battre en retraite. Cette séquence, d'une violence extrême, installe immédiatement l'ambiance : ici, la guerre est un enfer.
Tout au long du récit, Annaud filme une ville devenue un immense champ de ruines. Les caves remplacent les maisons, les gravats deviennent des forteresses improvisées et la célèbre fontaine représentant des enfants dansant autour d'un crocodile, réduite en miettes, devient le symbole de la destruction totale de Stalingrad.
Le réalisateur retrouve ici ce qui fait la force de son cinéma. Depuis La Guerre du feu, il aime montrer des hommes confrontés à des environnements hostiles où seule compte la survie. Qu'il filme des hommes préhistoriques, des moines médiévaux ou des soldats soviétiques, il retrouve toujours cette même dimension presque primitive des rapports humains.
Bien entendu, le film prend plusieurs libertés avec la réalité historique. Le célèbre duel entre Vassili Zaïtsev et le major König demeure d'ailleurs discuté par les historiens. Mais ce choix relève davantage du récit romanesque que du documentaire historique, et il fonctionne parfaitement au cinéma.
À sa sortie en 2001, Stalingrad reçoit un accueil partagé de la critique. Certains reprochent au film de privilégier le spectacle et la romance au détriment de la rigueur historique. D'autres, au contraire, saluent son ambition, sa mise en scène spectaculaire et la qualité de son interprétation.
Le public, lui, répond largement présent. Produit avec un budget d'environ 68 millions de dollars, le film rapporte près de 97 millions de dollars dans le monde. Sans devenir un immense blockbuster, il connaît un succès honorable et s'impose rapidement comme l'une des œuvres de guerre les plus populaires du début des années 2000. Avec le temps, il est devenu un véritable film culte pour de nombreux amateurs de cinéma historique.
Pour ma part, je continue de le considérer comme l'un des meilleurs films de Jean-Jacques Annaud. Parce qu'il réussit à mêler la grande Histoire aux destins individuels. Parce qu'il montre la guerre sans chercher à la glorifier. Et surtout parce qu'il rappelle que derrière chaque bataille, derrière chaque victoire ou chaque défaite, il y a avant tout des hommes.
Stalingrad est un film que je revois toujours avec le même plaisir. Plus de vingt ans après sa sortie, il n'a rien perdu de sa puissance visuelle ni de sa force émotionnelle. Une œuvre que je recommande sans la moindre hésitation.
Gamal Abina.
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Saddam Hussein, le destin tragique d'un dirigeant qui a conduit son pays de la puissance à la catastrophe.
S'il est un personnage du Moyen-Orient dont le destin dramatique a profondément marqué l'histoire de son pays, c'est bien Saddam Hussein.
J'ai eu l'occasion de lire une biographie qui lui est consacrée, Saddam Hussein, un gaullisme arabe, de Charles Saint-Prot, publiée en 1987 aux éditions Albin Michel. Charles Saint-Prot est un juriste, politologue et spécialiste reconnu du monde arabe. À l'époque de la publication de son ouvrage, l'Irak est engagé dans une guerre meurtrière contre l'Iran, et l'auteur porte un regard souvent favorable sur l'action politique de Saddam Hussein, qu'il présente comme un dirigeant modernisateur et nationaliste arabe. La couverture du livre le représente d'ailleurs en uniforme militaire, le regard tourné vers l'horizon, dans une posture évoquant celle d'un guide de la nation.
Ce qui m'a le plus marqué dès les premières pages, c'est le parcours de son enfance. Saddam Hussein ne savait ni lire ni écrire à l'âge de douze ans. Sous l'influence de son oncle Khairallah Talfah, fervent partisan du panarabisme, il entreprend de rattraper son retard scolaire et tente de combler ses lacunes intellectuelles. Cette volonté de progression explique en partie son ascension politique, même si celle-ci empruntera rapidement les chemins de la violence.
Très jeune, considéré comme un voyou par certains de ses contemporains, il rejoint le parti Baas irakien. Après plusieurs tentatives de coups de force contre le pouvoir, il est arrêté, emprisonné puis parvient à s'enfuir avant de trouver refuge en Syrie. Rien ne semblait alors prédestiner ce jeune homme issu d'un milieu modeste à devenir un jour le maître absolu de l'Irak.
Ce qui rend son parcours si singulier, c'est qu'il sera à la fois l'artisan de la formidable modernisation de son pays durant les années 1970 et celui de son effondrement progressif à partir des années 1980.
Si Charles Saint-Prot parle de « gaullisme arabe », c'est parce qu'il voit dans Saddam Hussein un dirigeant profondément attaché à l'indépendance nationale, à la souveraineté de l'État et à la modernisation économique. Après l'arrivée du parti Baas au pouvoir en 1968, dont Saddam devient rapidement l'un des principaux dirigeants avant d'accéder officiellement à la présidence en 1979, de vastes réformes sont engagées : développement industriel, nationalisation du pétrole, infrastructures, santé publique, alphabétisation et retour d'une partie de la diaspora afin de participer à la construction du pays.
Il faut rappeler que l'Irak connaissait déjà une histoire politique particulièrement agitée depuis le renversement de la monarchie par le général Abdel Karim Kassem en 1958. Le coup d'État baasiste de 1968 s'inscrit dans cette période où le panarabisme, inspiré notamment par Gamal Abdel Nasser, exerce une influence considérable sur une partie du monde arabe.
L'autre élément qui rapproche, selon l'auteur, Saddam Hussein d'une certaine vision gaullienne est son attachement à un État fort, centralisé et souverain. Bien avant d'être officiellement président en 1979, il exerce déjà une influence déterminante sur les affaires du pays en tant que numéro deux du régime.
Son parcours apparaît finalement comme celui d'un homme aux deux visages : d'un côté un dirigeant qui modernise profondément l'Irak, généralise l'accès à l'éducation, développe l'économie et ambitionne de faire de son pays l'une des principales puissances du Moyen-Orient ; de l'autre un dictateur impitoyable, responsable d'une répression féroce contre ses opposants, de l'emploi d'armes chimiques contre des populations civiles, notamment à Halabja, et d'un système politique fondé sur la peur.
La première grande faute stratégique intervient lorsqu'il attaque l'Iran en 1980. Cette guerre de huit années, particulièrement meurtrière, fera selon les estimations entre un et deux millions de victimes. Les combats rappellent parfois ceux de la Première Guerre mondiale par leur violence et leurs interminables tranchées.
À peine cette guerre terminée, Saddam Hussein commet une nouvelle erreur majeure en envahissant le Koweït en 1990. La réaction internationale est immédiate. Une coalition de trente-sept États intervient militairement lors de la guerre du Golfe de 1991. Les infrastructures irakiennes sont lourdement détruites et le pays entre dans une longue période d'embargo et de sanctions internationales. Ces sanctions auront des conséquences humanitaires considérables, touchant durement la population civile, notamment les enfants, même si leur bilan exact reste débattu.
L'Irak, qui apparaissait auparavant comme l'un des pays les plus développés du monde arabe sur les plans économique, industriel, scientifique et éducatif, entre alors dans une spirale de déclin dont il ne se relèvera jamais véritablement. En 2003, l'intervention américaine menée par George W. Bush aboutit à la chute du régime. Saddam Hussein est capturé, jugé puis exécuté en 2006.
Le livre rappelle également les liens particulièrement étroits qui existaient dans les années 1970 entre la France et l'Irak. Au point que la révolution irakienne était célébrée le 14 juillet, symbole de l'admiration qu'une partie des dirigeants irakiens portaient alors à la tradition républicaine française.
Cette coopération se traduit notamment par le projet de réacteur nucléaire Osirak, construit avec l'aide de la France sous les présidences de Valéry Giscard d'Estaing et avec l'implication de Jacques Chirac. Israël détruit cette installation lors du bombardement de 1981, estimant qu'elle pouvait contribuer à un futur programme militaire. Après l'arrivée de François Mitterrand, cette coopération nucléaire est définitivement abandonnée.
La modernisation de l'Irak s'accompagne également d'un immense effort militaire. Des sommes considérables sont investies afin de bâtir l'une des armées les plus puissantes de la région. La guerre contre l'Iran entraîne cependant un endettement colossal.
Le contre-choc pétrolier de 1986, aggravé par les désaccords entre l'Irak et le Koweït sur les niveaux de production, détériore encore davantage les finances irakiennes. Saddam Hussein reproche alors au Koweït de faire chuter les prix du pétrole alors qu'il estime avoir défendu, au prix du sang, les monarchies arabes face à l'Iran révolutionnaire. Ce ressentiment jouera un rôle important dans la décision d'envahir le Koweït quelques années plus tard.
Le parcours de Saddam Hussein est finalement celui d'un dirigeant qui, selon moi, s'est laissé emporter par une vision stratégique devenue irréaliste. Convaincu d'incarner le défenseur du monde arabe face à l'Iran, il s'engage dans une succession de conflits qui finiront par conduire son pays au désastre. Son exécution en 2006, alors qu'il récite l'attestation de foi musulmane, met un terme à l'un des règnes les plus controversés de l'histoire contemporaine du Moyen-Orient.
Près de vingt ans après sa disparition, l'Irak demeure profondément marqué par ces décennies de guerres. Les divisions entre régions kurdes, sunnites et chiites restent importantes, tandis que l'influence de l'Iran sur la vie politique irakienne est aujourd'hui devenue considérable.
Le Golfe, quant à lui, continue de vivre au rythme des crises successives. La guerre Iran-Irak, la guerre du Golfe de 1991, l'invasion américaine de 2003 puis les confrontations plus récentes entre Israël, les États-Unis et l'Iran témoignent d'une région qui demeure l'une des plus instables du monde.
Selon moi, l'histoire retiendra surtout ce paradoxe : Saddam Hussein fut capable, durant les années 1970, de transformer profondément son pays avant de précipiter lui-même sa chute par une succession de choix stratégiques désastreux. Un dirigeant qui fut, à mes yeux, à la fois un modernisateur ambitieux et un dictateur dont les décisions ont plongé l'Irak dans une tragédie dont il peine encore aujourd'hui à se relever.
Gamal Abina.
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Mouammar Kadhafi, le révolutionnaire aux rêves immenses.
Il y a des personnages historiques qui nous accompagnent depuis l'enfance. Non pas parce que nous les avons connus, mais parce qu'ils ont nourri notre imaginaire politique et notre réflexion sur le monde. Pour moi, Mouammar Kadhafi fait incontestablement partie de ceux-là.
La première fois que j'ai véritablement pris conscience de son existence, c'était en 1980. J'avais tout juste douze ans. Mon père en parlait parfois, mais c'est surtout un documentaire qui lui était consacré qui avait attiré mon attention. Déjà, le portrait qui en était dressé était presque exclusivement à charge. Je n'en savais pourtant pas grand-chose. Je découvrais simplement un homme de trente-huit ans, jeune, charismatique, haut en couleur, animé d'une ambition peu commune pour son pays. Ce qui me frappait également, c'était la détestation absolue que lui vouait alors l'ensemble des capitales occidentales. Cette hostilité permanente éveilla très tôt ma curiosité.
À cette époque, je ne connaissais de lui que son titre de Guide de la Révolution libyenne depuis le 1er septembre 1969. Tout un programme. Mais, instinctivement, je sentais que derrière la caricature médiatique se cachait un personnage infiniment plus complexe.
Je me souviens encore d'un article qui m'avait profondément marqué. La couverture d'un magazine titrait avec ironie : « Kadhafi prend ses déserts pour des réalités. » Ce jeu de mots visait à ridiculiser son immense projet de reverdir le désert libyen grâce à un système d'irrigation alimenté par les gigantesques nappes d'eau fossile du Sahara. Ce chantier, qui deviendra le Grand Fleuve Artificiel, consistait à acheminer cette eau du sud vers les régions côtières afin de développer l'agriculture et d'assurer l'autonomie hydraulique du pays.
Aujourd'hui encore, je considère que cette réalisation demeure l'une des plus impressionnantes jamais entreprises sur le continent africain. Pour un homme issu d'une famille bédouine, l'eau représentait la vie elle-même. Ce projet résumait parfaitement sa personnalité : voir grand, parfois démesurément, mais toujours avec l'idée de transformer durablement son pays.
Au fil des années, je me suis intéressé de plus en plus à ce personnage. Mon père, qui voyait bien la fascination qu'il exerçait sur moi, s'en amusait beaucoup. Régulièrement, il arrivait avec un journal ou un magazine à la main, un sourire malicieux au coin des lèvres, en me lançant : « Tiens… des nouvelles de ton ami ! » Évidemment, « mon ami », c'était Mouammar Kadhafi. Il savait que je dévorais tout ce qui concernait le dirigeant libyen. Je crois même qu'il était heureux de voir que nous partagions la même admiration pour Gamal Abdel Nasser. Très vite, je me suis forgé cette conviction personnelle : à mes yeux, Kadhafi était le fils spirituel de Nasser. Il poursuivait le même rêve de souveraineté, de justice sociale, d'indépendance nationale et surtout d'unité du monde arabe.
En découvrant davantage son parcours, je compris qu'il avait renversé le roi Idris Ier en s'inspirant directement des Officiers libres de Nasser et de Mohamed Naguib. Son ambition dépassait largement les frontières de la Libye. Il rêvait d'une grande nation arabe capable de retrouver sa dignité, son indépendance et son unité. Il tenta des rapprochements avec l'Égypte, la Syrie, la Tunisie, puis le Maroc. Tous échouèrent. Nasser lui-même lui expliquera que le monde arabe n'était sans doute pas encore prêt à une telle union, tant les monarchies et les intérêts nationaux rendaient ce projet presque impossible.
Progressivement, je découvrais aussi une autre facette du personnage. À mes yeux, Kadhafi était paradoxalement l'un des dirigeants les plus progressistes du monde arabe sur la question de la condition féminine. Les femmes accédèrent à l'université, aux professions libérales, à l'armée, à l'aviation civile. Les premières femmes pilotes de ligne apparurent en Libye. Quant à sa célèbre garde rapprochée féminine, que ses adversaires surnommaient les « Amazones », je l'ai toujours interprétée comme un symbole politique : celui de démontrer qu'une femme pouvait assurer la protection d'un chef d'État avec la même efficacité qu'un homme et qu'elle devait être capable d'assurer elle-même sa propre défense.
Les résultats économiques de la Libye impressionnaient également. Grâce à une gestion rigoureuse des revenus pétroliers, la Libye affichait l'un des indices de développement humain les plus élevés d'Afrique. L'enseignement et les soins étaient largement accessibles, le niveau de vie figurait parmi les plus élevés du continent et plus d'un million de travailleurs africains étaient venus chercher en Libye des perspectives qu'ils ne trouvaient pas dans leur propre pays. À mes yeux, ces réussites sont trop rarement rappelées lorsque l'on évoque le bilan du régime.
L'année 1986 marqua un tournant. Les bombardements américains contre Tripoli et Benghazi, décidés par Ronald Reagan, firent plusieurs dizaines de victimes. La disparition de sa fille adoptive Hanna bouleversa profondément Kadhafi. J'ai toujours eu le sentiment que cet épisode modifia durablement sa vision du monde et renforça sa conviction que la Libye devait demeurer indépendante face aux grandes puissances.
Les années 1990 furent celles de l'isolement. Les attentats contre le vol Pan Am 103 de Lockerbie et contre le vol UTA 772 conduisirent à de lourdes sanctions internationales contre la Libye. Le pays finit par remettre des suspects à la justice internationale et par indemniser les familles des victimes afin de sortir de son isolement diplomatique. Au début des années 2000, après avoir renoncé à ses programmes d'armes de destruction massive, Kadhafi revint progressivement sur la scène internationale. Les dirigeants occidentaux se succédèrent sous sa célèbre tente à Tripoli, tandis que lui-même était reçu avec les honneurs dans plusieurs capitales européennes, notamment à Paris.
C'est pourtant à cette période que, selon moi, ses ambitions devinrent les plus dérangeantes. Son rêve panarabe s'était progressivement transformé en un vaste projet panafricain. Il plaidait pour une banque centrale africaine, un fonds monétaire africain, une monnaie commune et une plus grande autonomie économique du continent. Je demeure convaincu que ces projets inquiétaient plusieurs puissances attachées à préserver leur influence en Afrique. C'est mon analyse, que je défends depuis longtemps.
Les relations entre Kadhafi et la France auront toujours été complexes. Tantôt partenaire, notamment à l'époque de Georges Pompidou, tantôt adversaire lors du conflit tchadien sous François Mitterrand, puis de nouveau interlocuteur privilégié au début des années 2000, avant une rupture spectaculaire avec Nicolas Sarkozy. À mes yeux, les procédures judiciaires ouvertes depuis autour des soupçons de financement de la campagne présidentielle de 2007 constituent un élément qui mérite d'être pris en compte lorsqu'on analyse cette période, même si elles ne permettent pas, à elles seules, d'expliquer les événements de 2011.
Puis vint la guerre.
L'intervention menée en 2011 a très rapidement dépassé le mandat de protection des populations civiles adopté par le Conseil de sécurité des Nations unies. Je considère qu'elle s'est transformée en une opération de changement de régime. Je défends depuis toujours l'idée qu'il s'agit d'une intervention de nature néocoloniale. Cette analyse est la mienne et je l'assume pleinement.
Je constate également que les soulèvements de 2011 ont principalement emporté des régimes républicains tandis que les monarchies de la région furent largement épargnées. Là encore, c'est une réflexion personnelle qui nourrit depuis longtemps ma lecture des événements.
Il est impossible d'analyser la guerre libyenne sans évoquer les immenses réserves de pétrole et de gaz du pays. Elles constituent un enjeu stratégique majeur et expliquent aussi l'implication durable de nombreuses puissances régionales et internationales. Égypte, Turquie, Émirats arabes unis, Russie, États-Unis, Italie, France ou Royaume-Uni ont tous défendu, à des degrés divers, leurs intérêts dans ce conflit devenu une véritable guerre par procuration.
Quinze ans après le début de cette guerre civile, la Libye demeure profondément divisée. Deux pouvoirs rivaux continuent de se disputer la légitimité, tandis que la stabilité tant espérée tarde toujours à revenir. Lorsque je regarde la Libye d'aujourd'hui, je ne peux m'empêcher de penser au Liban, qui connut lui aussi quinze années de guerre civile. À mes yeux, la promesse d'une intervention humanitaire est bien loin du résultat obtenu.
Avec le recul, mon regard est naturellement plus nuancé que celui du jeune garçon de douze ans que j'étais. Les dernières années du pouvoir de Mouammar Kadhafi furent incontestablement marquées par l'usure. Comme beaucoup de dirigeants restés trop longtemps au pouvoir, il s'est parfois enfermé dans des postures de plus en plus fantasques qui ont brouillé son message et affaibli son image. Je ne l'ignore pas.
Mais je refuse que cette fin de parcours efface quarante-deux années d'une histoire infiniment plus riche. Je continue de penser que Mouammar Kadhafi fut un grand personnage politique du monde arabe et de l'Afrique contemporaine. Son soutien constant à la cause palestinienne, son combat anticolonial, sa volonté d'utiliser les richesses de la Libye pour le développement de son peuple, son rêve d'unité arabe puis africaine et sa conviction que le continent devait reprendre en main son destin économique demeurent, à mes yeux, des idées qui méritent d'être étudiées avec davantage de sérénité.
Je sais que beaucoup ne partageront pas cette lecture. C'est leur droit. La mienne est différente, et je l'assume.
Finalement, c'est peut-être cela que je retiens le plus. Les grands hommes ne sont pas ceux qui ne commettent jamais d'erreurs. Ce sont ceux qui osent rêver plus grand que leur époque. Malgré ses fautes, malgré ses excès et malgré une fin tragique, Mouammar Kadhafi restera, l'un des grands hommes d'État du monde arabe et de l'Afrique.
Gamal Abina.
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Fairouz, le rossignol chantant du Liban.
« Le rossignol chantant » : c'est ainsi que l'on surnomme depuis des décennies la grande cantatrice Fairouz. À 90 ans, elle demeure un monument de la musique libanaise, mais aussi l'une des plus grandes voix qu'ait connues le monde arabe.
Y a-t-il une seule radio au Liban, ou même au Moyen-Orient, qui n'ait jamais diffusé les chansons extraordinaires de Fairouz ? Sa voix traverse les générations avec une facilité déconcertante. Elle appartient à ce patrimoine commun qui unit des millions d'hommes et de femmes, bien au-delà des frontières du Liban.
Pour ma part, j'ai fait sa connaissance très jeune, alors que je n'étais encore qu'un enfant. C'était pratiquement au moment où débutait la guerre civile libanaise, en 1975. Mon père, immense mélomane passionné par les musiques du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord, avait placé Fairouz tout en haut de son panthéon musical.
À ses côtés figuraient pourtant des géants : Farid El Atrache, Oum Kalthoum, Mohammed Abdel Wahab, Rabah Driassa ou encore Warda El Djazaïria. Mais, dans cette constellation de voix exceptionnelles, Fairouz occupait une place à part.
Son timbre était unique. Toujours au bord de la rupture, presque fragile, il évoquait le chant d'un oiseau. Là où d'autres impressionnaient par la puissance de leur voix, Fairouz semblait murmurer à l'oreille de chacun de ses auditeurs. Son interprétation ne cherchait jamais la démonstration. Elle touchait directement le cœur.
À une époque où l'image prend souvent le pas sur le talent, loin des artifices et des standards imposés, Fairouz est restée fidèle à elle-même. Une authenticité qui explique sans doute pourquoi son œuvre traverse les décennies sans jamais perdre de sa force.
Sa carrière débute véritablement dans les années 1950 grâce à sa rencontre avec les frères Rahbani, Assi et Mansour, compositeurs, auteurs et musiciens de génie. Ensemble, ils donneront naissance à une œuvre immense, faite de chansons, d'opérettes et de spectacles qui marqueront profondément la culture libanaise et arabe. Des titres comme Nassam Alayna El Hawa, Kan Enna Tahoun, Baalbek ou Al-Qods sont devenus des classiques intemporels.
Fairouz n'aura jamais cessé d'aimer son pays. Même durant les heures les plus sombres de la guerre civile, puis lors des bombardements israéliens qui ont frappé le Liban au fil des décennies, elle choisit de rester chez elle. Ce courage silencieux est sans doute à l'image du peuple libanais : un peuple qui, malgré les guerres, les destructions et les drames, n'a jamais renoncé à vivre ni à défendre son identité.
Pour beaucoup, Fairouz est devenue une chanteuse engagée, même si elle a toujours refusé les discours politiques partisans. Son attachement au Liban, à Jérusalem et à la Palestine transparaît dans plusieurs de ses chansons. Des artistes comme Julia Boutros poursuivront ensuite cette tradition de chansons patriotiques et militantes, chacune avec son propre style.
Certains ont voulu comparer Fairouz à Oum Kalthoum. À mes yeux, cette comparaison n'a guère de sens. Toutes deux sont des légendes, mais elles ne chantent pas le même répertoire, ne recherchent pas les mêmes émotions et n'utilisent pas les mêmes registres vocaux. Chacune incarne une facette différente de la musique arabe.
En plus de sept décennies de carrière, Fairouz a accompagné toutes les évolutions musicales. Les années 1950 et 1960 furent celles des grandes opérettes et du cinéma musical. Les années 1970 consacrèrent des albums d'une richesse orchestrale exceptionnelle. Puis, à partir des années 1990 et 2000, elle s'ouvrit davantage au jazz, aux influences classiques et à certaines sonorités occidentales, sans jamais perdre son identité.
Ses apparitions sur scène sont devenues extrêmement rares. Pourtant, chaque concert affichait complet en quelques heures. Voir Fairouz chanter relevait presque du privilège.
Je n'oublie pas non plus cet épisode révélateur survenu lors de la visite d'Emmanuel Macron au Liban après l'explosion du port de Beyrouth. Le président français souhaitait rencontrer Fairouz. Finalement, c'est lui qui se rendit chez elle, en reconnaissance de la place exceptionnelle qu'elle occupe dans l'histoire culturelle du Liban.
Lorsque les photographies furent publiées, une plaisanterie fit le tour du monde arabe : beaucoup demandaient en souriant... « Mais qui est donc cet homme assis à côté de Fairouz ? »
Cette anecdote résume parfaitement une réalité : les grands artistes laissent souvent une empreinte plus profonde et plus durable que bien des responsables politiques.
Fairouz appartient à cette catégorie très rare d'artistes que l'on n'oublie jamais.
Ce qui me touche le plus chez elle, au-delà de la beauté de sa voix et de la richesse de son œuvre, c'est son courage, sa fidélité à son pays et cette incroyable simplicité qui l'a toujours caractérisée.
Cet éditorial est donc un hommage personnel à cette immense chanteuse qui a bercé toute mon enfance et qui continue encore aujourd'hui de m'accompagner lorsque je travaille. Il m'arrive souvent de lancer l'une de ses chansons en musique de fond. Sa voix crée immédiatement une atmosphère de sérénité et de nostalgie.
S'il ne fallait citer qu'un seul morceau, je choisirais Bektoub Ismak Ya Habibi, l'une des chansons qui m'ont le plus marqué. Les arabisants comprendront immédiatement pourquoi. Les autres, je les invite simplement à faire l'effort de découvrir cette œuvre magnifique.
Pour moi, Fairouz restera à jamais la grande dame de la chanson arabe, le rossignol du Liban, une voix qui accompagne ma vie depuis mon enfance et qui, j'en suis certain, ne me quittera jamais.
Gamal Abina.
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Algérie, Émirats arabes unis : une rupture qui vient de loin.
La rupture annoncée officiellement par les autorités algériennes des relations diplomatiques entre les Émirats arabes unis et l’Algérie est tout sauf une surprise.
En effet, cela fait bien longtemps que les Émirats arabes unis ont développé une fâcheuse tendance à venir titiller l’Algérie à ses frontières et à adopter une attitude arrogante lors des rencontres de la Ligue arabe avec la présidence algérienne.
Le président Abdelmadjid Tebboune, dans son communiqué, a expliqué qu’il avait tout fait pour préserver ces relations, mais que l’on était arrivé à un seuil où il devenait impossible de ne pas sanctionner le comportement délétère de ce pays du Golfe.
Au lendemain de la tentative de coup d’État au Niger, la main des Émirats arabes unis semblait déjà planer sur cette forfaiture. L’Algérie est intervenue très rapidement, en envoyant quatre avions de combat dans un geste dissuasif, afin d’empêcher une prise du pouvoir par la force par une opposition militaire aux contours pour le moins obscurs. Mais le sous-jacent de tout cela, c’est évidemment la relation exceptionnelle entre le Niger, l’Algérie et le Nigeria, et surtout le développement du projet NIGAL, largement avancé.
Tout le monde sait qu’il existe une alliance de longue date entre les Émirats arabes unis et le Maroc. Or le Maroc tente, dans une concurrence désespérée, de développer un gazoduc alternatif au projet algérien en chantier, espérant emprunter la voie de l’Ouest avec un immense gazoduc longeant ou traversant de très nombreux pays africains afin de relier le Nigeria au Maroc, puis potentiellement à l’Europe.
Le projet marocain ressemble davantage, à mes yeux, à une chimère que l’on vend pour entretenir l’espoir d’une intégration régionale par l’énergie. Mais cette présentation ne tient pas suffisamment compte des difficultés majeures. D’abord, le financement d’un projet pharaonique dont le coût et la rentabilité restent largement discutables. Ensuite, la difficulté technique d’une réalisation sur plusieurs milliers de kilomètres, extrêmement coûteuse. Enfin, et surtout, le risque politique lié au nombre considérable de pays concernés. Chacun entendrait naturellement bénéficier de droits de passage et chacun pourrait, à un moment ou à un autre, pour des raisons de concurrence régionale, de crise politique ou de mésentente, perturber l’approvisionnement. Nous avons déjà observé à quel point les infrastructures énergétiques deviennent des instruments de rapport de force, notamment entre la Russie, l’Ukraine et l’Europe.
Le fait que l’Algérie soit largement avancée sur le projet NIGAL et que sa concrétisation puisse créer un hub énergétique considérable, avec des bénéfices extraordinaires pour le Niger et le Nigeria, a sans doute contribué à aiguiser les rivalités. Les Émirats arabes unis, qui veulent jouer un rôle de plus en plus important, et à mes yeux de plus en plus néfaste dans la région, semblent avoir franchi une fois de trop la ligne rouge.
Il faut se souvenir d’une chose. Depuis que Cheikh Zayed, père de Mohamed ben Zayed, est décédé, son fils, beaucoup moins éclairé à mes yeux, a décidé de jouer un rôle non seulement au Moyen Orient, ce qui, à la limite, peut apparaître logique au regard de la géographie et des intérêts de son pays, mais également en Afrique, ce qui soulève une tout autre question : au nom de quelle légitimité ?
Que doit-on rappeler de toutes ces guerres largement alimentées en milices, en armes et en argent par des puissances extérieures, parmi lesquelles les Émirats arabes unis ?
On peut commencer par la plus emblématique, la guerre en Libye, qui a vu l’État de Kadhafi sombrer dans une guerre civile largement alimentée par des forces antagonistes extérieures. Un Kadhafi sacrifié sur l’autel d’un dogmatisme monarchique affirmé, mais surtout une Libye qui n’arrive toujours pas à retrouver le chemin de la paix parce que les acteurs extérieurs, toujours intéressés par le gâteau pétrolier et gazier, continuent à diviser le pays, à armer leurs alliés et à soutenir des forces concurrentes.
Que doit-on penser également des FSR, les Forces de soutien rapide de Hemedti, engagées dans une guerre contre l’armée soudanaise et accusées d’atrocités considérables ? Une force paramilitaire dont le soutien extérieur, et notamment les accusations récurrentes concernant l’appui émirati, est au cœur des tensions diplomatiques régionales. Cette guerre a provoqué la mort de dizaines de milliers de personnes et le déplacement de millions d’individus dans une lutte pour le pouvoir qui ravage le Soudan.
Est-il nécessaire de rappeler le rôle joué par les Émirats arabes unis au Sahel et les tentatives de recomposition des alliances régionales autour du Mali ? Là encore, les ressources naturelles, notamment l’or, constituent l’arrière-plan d’une compétition d’influence où les intérêts économiques sont rarement très éloignés des considérations diplomatiques. Et lorsque cette compétition contribue à alimenter la défiance envers l’Algérie, je n’y vois certainement pas le comportement d’un faiseur de paix, mais celui d’un prédateur économique.
Peut-on également parler des années de guerre au Yémen à partir de 2015 ? Voilà un petit État monarchique immensément riche engagé militairement dans l’un des pays les plus pauvres de la planète. Une guerre dévastatrice dont les populations civiles ont payé le prix pendant des années.
Que peut-on dire, encore, des accords d’Abraham, signés avec une célérité exceptionnelle, sans obtenir en échange une solution politique pour les Palestiniens ? Une normalisation assumée par des dirigeants qui ont tourné le dos à une conception historique de la cause arabe afin d’affirmer leur puissance régionale avec le soutien des États-Unis et d’Israël.
Et que doit-on dire de la Corne de l’Afrique et de la Somalie, où les Émirats développent depuis des années leurs intérêts portuaires, militaires et stratégiques, au risque d'accentuer les tensions territoriales et les logiques de fragmentation ?
Je n’ai pas besoin de rappeler non plus le rôle joué par les monarchies du Golfe dans les rapports de force qui ont entouré l’Irak. Là encore, la destruction d’une République arabe a profondément bouleversé l’équilibre régional et largement fragilisé la cause palestinienne.
Et puis il y a cette arrogance naturelle d’un pays constitué de sept émirats, plantés au beau milieu du désert, qui s’imagine parfois avoir inventé le fil à couper le beurre parce que des architectes et ingénieurs venus du monde entier dirigent une main-d’œuvre elle aussi largement étrangère pour construire d’immenses tours. Des tours magnifiques, certes, mais qui ne suffisent ni à produire de la connaissance scientifique ni à fabriquer une légitimité historique. Tout cela sous l’autorité de dirigeants pétro-monarchiques dont l’une des principales qualités semble parfois être de donner des ordres sur un ton condescendant et arrogant.
Tous ces éléments nous rappellent à l’évidence ce qui oppose profondément les deux modèles. D’un côté, l’Algérie, République indépendante qui a trouvé le chemin de sa liberté par les armes après cent trente-deux années de colonisation. De l’autre, une fédération de monarchies dont l’indépendance a été accordée dans le contexte du retrait britannique du Golfe et dont le pouvoir demeure concentré entre les mains de familles régnantes.
Et pour finir, peut-on oublier à quel point la gratitude des Émirats arabes unis s’est manifestée vis-à-vis de l’Algérie ? Après leur indépendance en 1971, l’Algérie a contribué, comme d’autres pays arabes, à la formation et à l’accompagnement de cadres dans plusieurs domaines, notamment administratifs, diplomatiques et énergétiques. L’Algérie possédait déjà une expérience considérable dans le secteur pétrolier et gazier et mettait alors ses compétences au service de pays arabes nouvellement indépendants.
Je ne vous cacherai donc pas que, pour ma part et à titre personnel, je me satisfais pleinement de la rupture totale entre l’Algérie et les Émirats arabes unis. Leur rôle en Afrique et au Moyen Orient me paraît suffisamment néfaste pour que l’Algérie décide, au minimum, de leur tourner le dos. Dormir sur des réserves considérables de pétrole et de gaz, bâtir des gratte-ciel ou profiter d’une position commerciale privilégiée entre l’Occident et certains marchés sous sanctions ne confère ni sagesse politique, ni grandeur historique, ni droit naturel à diriger les affaires des autres peuples.
Entre un champignon agrippé au dos d’un arbre, un parasite pourrissant la vie d’un animal, une tique vous absorbant le sang jusqu’à ce qu’elle explose, et les Émirats arabes unis dans leur rôle de prédateur, je préfère de loin Dame Nature.
Gamal Abina.
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La Ligne verte.
Au milieu des années 1990, Stephen King publie une œuvre assez particulière dans sa carrière. Contrairement à ses romans habituels, La Ligne verte paraît d'abord sous la forme de six petits volumes publiés successivement en 1996, renouant avec la tradition des romans-feuilletons du XIXᵉ siècle. À chaque nouvelle parution, les lecteurs découvrent un nouveau chapitre de cette histoire fascinante dont ils attendent la suite avec impatience.
Le principe est simple, mais redoutablement efficace.
Stephen King nous entraîne dans ce que les Américains appellent le Death Row, le couloir de la mort, cette aile des prisons où attendent les condamnés à mort avant leur exécution sur la chaise électrique. Cette longue allée est matérialisée par une ligne peinte en vert sur le sol, la fameuse « Ligne verte », que les condamnés empruntent une dernière fois avant de mourir.
Comme souvent chez Stephen King, tout commence dans un univers parfaitement réaliste. C'est même l'une de ses plus grandes forces. Il prend un environnement du quotidien, ici une prison américaine des années 1930, et y introduit progressivement un élément fantastique qui vient bouleverser tout l'équilibre du récit. Ce fantastique n'est jamais gratuit : il sert toujours à interroger l'homme, ses croyances, ses peurs et sa morale.
Quelques années plus tard, Frank Darabont adapte le roman au cinéma.
À mes yeux, il s'agit tout simplement de l'une des adaptations les plus fidèles jamais réalisées d'un livre de Stephen King. Après avoir lu les six volumes, j'ai été véritablement fasciné par la capacité du réalisateur à mettre en images ce que j'avais imaginé pendant ma lecture. Les décors, les personnages, les ambiances, les émotions… tout semblait correspondre aux images que mon esprit avait construites.
Frank Darabont n'en était d'ailleurs pas à son premier coup d'essai avec Stephen King. Quelques années auparavant, il avait déjà signé Les Évadés (The Shawshank Redemption), aujourd'hui considéré comme l'un des plus grands films de tous les temps. Avec La Ligne verte, il confirme son immense talent pour adapter l'univers de l'écrivain américain.
Le casting est tout simplement remarquable.
On retrouve bien sûr Tom Hanks, alors au sommet de sa carrière après les succès de Philadelphia, Forrest Gump et Il faut sauver le soldat Ryan. Il interprète Paul Edgecomb, responsable du couloir de la mort, avec toute l'humanité qui caractérise ses plus grands rôles.
Mais celui qui marque définitivement les esprits reste Michael Clarke Duncan.
Immense par la taille comme par le talent, il incarne John Coffey avec une douceur, une sensibilité et une force émotionnelle extraordinaires. Son interprétation lui vaudra une nomination à l'Oscar du meilleur second rôle. Difficile aujourd'hui d'imaginer un autre acteur dans ce personnage devenu mythique.
Autour d'eux gravitent également David Morse, Barry Pepper, James Cromwell, Sam Rockwell, particulièrement inquiétant dans le rôle d'un criminel psychopathe, sans oublier Doug Hutchison.
Doug Hutchison interprète Percy Wetmore, sans doute l'un des personnages les plus odieux du film. Ironique jusque dans son nom, Percy est lâche, sadique, arrogant et abuse constamment de son pouvoir. Beaucoup de spectateurs l'avaient d'ailleurs déjà remarqué dans X-Files, où il incarnait le terrifiant Eugene Victor Tooms.
Pour ma part, vous connaissez mon goût pour les huis clos.
J'aime ces récits où les personnages sont enfermés dans un même espace et où toute la tension naît des relations humaines. La Ligne verte répond parfaitement à cette définition. Même si quelques scènes se déroulent à l'extérieur, l'essentiel de l'histoire reste enfermé dans ce couloir de la mort, ce qui renforce considérablement l'intensité dramatique.
Je ne dévoilerai évidemment pas le scénario. D'abord parce qu'il mérite d'être découvert sans connaître ses nombreux rebondissements, mais aussi parce que le fantastique imaginé par Stephen King prend tout son sens lorsqu'on le découvre progressivement.
En revanche, ce que je peux dire, c'est que cette œuvre dépasse très largement le simple film fantastique.
Elle pose d'immenses questions philosophiques, morales, judiciaires et politiques. Elle interroge le racisme profondément ancré dans l'Amérique de l'époque. Elle montre les préjugés auxquels sont confrontés les Noirs, même lorsqu'ils sont innocents. Elle questionne la peine de mort, l'erreur judiciaire, la vengeance, la compassion, le pardon, la responsabilité et la valeur d'une vie humaine.
L'une des scènes qui m'a le plus marqué reste celle où Paul Edgecomb tente de réexaminer l'affaire John Coffey. En rencontrant l'avocat ayant assuré sa défense, il découvre que même celui qui était censé défendre son client reste prisonnier de préjugés raciaux profondément enracinés. À travers une comparaison avec un chien qui semblait pourtant inoffensif avant d'attaquer son propre fils, cet avocat révèle à quel point le racisme peut contaminer jusqu'à ceux qui prétendent rendre la justice.
À titre tout à fait personnel, un autre détail m'a particulièrement marqué. Au cours du film retentit la célèbre chanson « Cheek to Cheek », immortalisée par Fred Astaire et Ginger Rogers dans les années 1930. C'est l'une de mes chansons préférées de cette époque. Son élégance, sa douceur et son apparente légèreté contrastent magnifiquement avec la dureté de l'univers carcéral dans lequel se déroule l'histoire. Frank Darabont l'utilise avec beaucoup d'intelligence pour créer un moment de grâce au milieu d'un récit profondément sombre. Ce contraste renforce encore davantage l'émotion du spectateur. Chaque fois que j'entends cette chanson, je repense immédiatement à La Ligne verte, preuve que certaines œuvres parviennent à associer pour toujours une musique à une émotion et à un souvenir de cinéma.
Cette scène résume à elle seule une partie du message du film.
J'ai énormément aimé cette adaptation.
Contrairement à certaines transpositions cinématographiques de romans qui m'ont profondément déçu — je pense notamment au Parfum de Patrick Süskind, dont l'adaptation m'a laissé très réservé tant elle s'éloigne, selon moi, de la richesse du livre — La Ligne verte constitue au contraire un modèle d'adaptation réussie.
Le film rencontre d'ailleurs un immense succès public et critique. Il rapporte près de 290 millions de dollars dans le monde, reçoit quatre nominations aux Oscars et demeure encore aujourd'hui l'un des films les mieux notés de l'histoire du cinéma par les spectateurs.
Ce succès est tout sauf un hasard. Il repose sur la qualité exceptionnelle du roman de Stephen King, sur la fidélité de Frank Darabont, sur l'interprétation magistrale de l'ensemble des acteurs et sur une mise en scène qui ne cherche jamais l'effet facile mais privilégie l'émotion.
Il y a enfin une dernière dimension du film qui m'a profondément bouleversé. Tout le récit est raconté par un Paul Edgecomb devenu très âgé, pensionnaire d'une maison de retraite. Ce personnage est interprété avec beaucoup de justesse par Dabbs Greer, que beaucoup de téléspectateurs connaissent pour avoir incarné le révérend Robert Alden dans La Petite Maison dans la prairie. Son visage marqué par les années apporte une émotion supplémentaire au récit. Au fil de la conversation, on comprend que Paul porte un fardeau terrible : celui d'avoir vécu beaucoup plus longtemps que tous ceux qu'il aimait. Il a vu disparaître les êtres les plus chers de son existence les uns après les autres, condamné à poursuivre une vie qui semble ne jamais vouloir s'achever. Cette réflexion sur la longévité, qui pourrait apparaître comme une bénédiction, devient ici une véritable tragédie. Stephen King nous rappelle avec beaucoup de finesse que vivre éternellement n'a de sens que si l'on peut partager cette existence avec ceux que l'on aime. Cette séquence finale, d'une immense tristesse et d'une grande poésie, referme le film sur une méditation bouleversante sur le temps, la solitude, la mort et le prix parfois insupportable de la vie.
Pour ceux qui ne l'ont jamais vu, je ne peux que vous inviter à découvrir La Ligne verte.
Toutes les émotions y sont convoquées : la peur, la tendresse, l'humour, l'indignation, la compassion, l'injustice et l'espérance.
C'est un film qui fait pleurer, qui fait réfléchir, qui interroge notre rapport à la justice, à la peine de mort, au racisme et, plus profondément encore, au sens même de la vie.
À mes yeux, c'est non seulement l'une des plus grandes adaptations de Stephen King, mais aussi l'un des plus grands films du cinéma contemporain.
Gamal Abina.
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Toujours dans ma passion pour le cinéma d’auteur, le cinéma indépendant, celui où un réalisateur est parfois également le scénariste de son propre film, j’ai eu la chance de découvrir une véritable petite pépite que l’on m’avait recommandée. Un film passé quasiment inaperçu auprès du grand public lors de sa sortie en 2014, qui n’a connu qu’un succès très modeste au box-office mondial, alors qu’à mes yeux il aurait largement mérité un destin bien plus prestigieux.
Son titre est I Origins, écrit et réalisé par le jeune cinéaste américain Mike Cahill.
Mike Cahill appartient à cette génération de réalisateurs qui préfèrent les grandes idées aux gros budgets. Déjà remarqué avec Another Earth, il confirme ici un talent rare : celui de construire des scénarios originaux, ambitieux et profondément humains, sans s’appuyer sur un roman célèbre, une pièce de théâtre ou une nouvelle ayant déjà fait ses preuves. C’est précisément ce qui m’a le plus impressionné.
En règle générale, les plus grands films de l’histoire du cinéma sont souvent des adaptations d’œuvres littéraires : romans, nouvelles ou pièces de théâtre. Ici, rien de tout cela. Mike Cahill imagine de toutes pièces un scénario d’une richesse étonnante, mêlant science, philosophie, spiritualité, histoire d’amour et réflexion sur la condition humaine. Je trouve cette performance remarquable et elle mérite, à elle seule, d’être saluée.
Le film raconte l’histoire d’un jeune biologiste moléculaire passionné par l’étude de l’œil humain. Dès les premières minutes, il fait la rencontre d’une jeune femme aussi mystérieuse que fascinante. Leur rencontre est presque irréelle. Ils vivent une relation physique immédiate, intense, alors qu’elle porte un masque et refuse de lui révéler son identité. Tout laisse penser qu’ils ne se reverront jamais.
Pourtant, le destin en décide autrement. Ils finissent par se retrouver presque par hasard, et naît alors une passion dévorante entre deux êtres que tout semble opposer. Elle est profondément spirituelle, intuitive, ouverte aux mystères de l’existence. Lui est un scientifique rigoureux, rationaliste, presque obsessionnel, convaincu que seule la méthode scientifique permet d’expliquer le monde. C’est cette opposition permanente entre la foi et la raison qui donne au film toute sa profondeur.
En parallèle de cette histoire d’amour, le héros mène des recherches sur l’iris humain. Le film s’appuie sur un fait scientifique réel : chaque iris possède une structure unique, comparable à une empreinte digitale, ce qui permet aujourd’hui l’identification biométrique. Dans le récit, Mike Cahill imagine qu’une immense base de données mondiale recensant ces iris pourrait conduire à une découverte bouleversante. Le personnage ne cherche pas à démontrer directement la réincarnation, mais les résultats de ses recherches vont peu à peu l’amener à remettre en question toutes ses certitudes matérialistes et à envisager qu’il puisse exister des phénomènes que la science n’explique pas encore.
Puis survient un drame. Tout bascule. Je ne dévoilerai évidemment pas davantage le scénario, tant je souhaite que chacun puisse découvrir cette œuvre avec le même regard neuf que celui que j’avais en la voyant pour la première fois.
Une chose est certaine : le film provoque une émotion profonde. On accompagne ce scientifique dans une quête presque impossible, une quête où l’amour devient progressivement plus fort que les certitudes scientifiques. Peu à peu, cet homme qui ne croyait qu’aux preuves finit par accepter que la réalité ne soit peut-être pas uniquement gouvernée par le rationalisme le plus strict.
Le doute s’installe. Puis l’espoir. Puis, à nouveau, le doute. Le spectateur est constamment balloté entre ces deux mondes sans jamais savoir lequel finira par l’emporter. Et c’est précisément cette hésitation permanente qui fait toute la beauté du film.
La fin est magistrale. Rarement une conclusion m’aura laissé dans un état émotionnel aussi particulier. Sans aucun effet spectaculaire, sans artifices, Mike Cahill parvient à nous bouleverser simplement par la force de son écriture et par l’intelligence de sa mise en scène.
Le titre lui-même est une merveille d’intelligence. « I » évoque naturellement le pronom anglais « je », mais sa prononciation renvoie également au mot eye, l’œil. L’œil devient ainsi à la fois l’origine de notre identité, de notre perception du monde et peut-être même de notre âme. L’origine du regard. L’origine du moi.
Le film n’a malheureusement pas rencontré le succès commercial qu’il méritait. Avec un budget relativement modeste, il n’a généré que quelques millions de dollars de recettes dans le monde. En revanche, il a été salué par une grande partie de la critique indépendante et par de nombreux cinéphiles, qui voient en lui une œuvre singulière, intelligente et profondément originale.
Pour ma part, c’est incontestablement l’un des plus beaux scénarios originaux que j’ai eu l’occasion de découvrir. À une époque où le cinéma recycle sans cesse les mêmes franchises, les mêmes super-héros et les mêmes adaptations, voir un jeune auteur-réalisateur américain construire un univers aussi personnel, aussi ambitieux et aussi profondément humain m’a procuré un immense plaisir.
C’est exactement le genre de cinéma que j’aime. Celui qui fait réfléchir autant qu’il émeut. Celui qui ose poser de grandes questions sans prétendre apporter toutes les réponses.
Mike Cahill signe ici un film discret mais immense. À mes yeux, I Origins est l’une de ces œuvres rares qui continuent longtemps à vivre dans notre mémoire après le générique de fin.
Si vous ne l’avez jamais vu, je ne peux que vous encourager à le découvrir. Vous comprendrez sans doute pourquoi ce petit film indépendant est devenu, pour moi, l’un des plus grands souvenirs de cinéma de ces dernières années.
Gamal Abina.
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Incendies.
Toujours dans ma passion pour le cinéma scénarisé, j'ai eu l'occasion, en 2011, de découvrir l'adaptation au cinéma de la pièce de théâtre Incendies de Wajdi Mouawad. Ce fut une véritable révélation.
Cette adaptation est réalisée par Denis Villeneuve, alors encore peu connu du grand public international, mais déjà considéré comme l'un des réalisateurs les plus talentueux de sa génération au Canada. Avec Incendies, il signe un film d'une puissance exceptionnelle, d'une maîtrise impressionnante, qui marquera un tournant décisif dans sa carrière. Quelques années plus tard, Hollywood viendra naturellement frapper à sa porte pour lui confier des productions majeures comme Prisoners, Sicario, Premier Contact (Arrival), Blade Runner 2049 puis l'immense fresque Dune, faisant aujourd'hui de lui l'un des plus grands réalisateurs contemporains.
Incendies est donc un film canadien adapté de la pièce éponyme de Wajdi Mouawad, immense auteur, dramaturge, romancier et metteur en scène franco-libano-canadien. Né au Liban, il a dû quitter son pays avec sa famille pendant la guerre civile avant de s'installer au Québec. Cette expérience personnelle de l'exil, de la guerre et de la mémoire irrigue profondément toute son œuvre. À l'époque, je ne connaissais pratiquement rien de son travail et j'ai découvert ce film sans réellement savoir ce que j'allais voir.
Au début de l'histoire, nous suivons un frère et une sœur vivant au Canada qui entreprennent une enquête afin d'en apprendre davantage sur leur mère récemment décédée. Celle-ci leur laisse un testament énigmatique qui les oblige à partir au Moyen-Orient à la recherche d'un père qu'ils croyaient mort et d'un frère dont ils ignoraient jusqu'à l'existence.
Le film débute comme une simple enquête familiale. Deux enfants cherchent à comprendre le passé de leur mère. Mais très rapidement, cette petite histoire rejoint la grande Histoire, celle d'un pays ravagé pendant quinze années par la guerre civile libanaise. À travers cette quête intime, le spectateur découvre progressivement les blessures d'un peuple tout entier.
Je n'expliquerai pas davantage le scénario, tant il repose sur une construction subtile où chaque révélation prépare la suivante. C'est un récit d'une intelligence rare, où les conflits d'une famille deviennent le miroir des déchirures d'une nation entière. Cette capacité à faire dialoguer l'intime et le politique constitue sans doute l'une des plus grandes forces de Wajdi Mouawad.
Très vite, nous sommes embarqués dans un scénario à rebondissements où l'émotion, la peur, le doute et l'incompréhension nous accompagnent jusqu'au bout. Chaque scène semble conduire vers une vérité plus terrible que la précédente, jusqu'à une conclusion absolument effroyable, que très peu de spectateurs peuvent véritablement anticiper.
J'ai vu énormément de films au cinéma. J'ai lu beaucoup de romans. J'ai assisté à de nombreuses pièces de théâtre. Pourtant, jamais de toute mon existence je n'avais ressenti un sentiment aussi profond de sidération. À la fin du film, j'avais véritablement perdu mes repères. Pendant plusieurs minutes, je ne savais plus quoi penser, ni même comment réagir. C'était comme si le scénario venait de me retirer le sol sous les pieds.
L'histoire est d'une telle puissance qu'elle vous traverse de part en part. Elle ne vous quitte plus. Bien longtemps après le générique, elle continue de vous habiter.
Par la suite, j'ai demandé à plusieurs amis qui avaient vu le film, ou eu la chance d'assister à la pièce de théâtre, ce qu'ils avaient ressenti. Ce qui revenait presque systématiquement, c'était cette impression de gêne, de malaise, d'incompréhension, comme si Wajdi Mouawad avait réussi à transmettre avec une précision chirurgicale la violence psychologique engendrée par les guerres civiles. Peu d'auteurs possèdent une telle capacité à transformer les traumatismes de l'Histoire en tragédie universelle.
Je ne pouvais donc pas manquer, en 2017, d'aller voir au Théâtre de la Colline, dans le 20ᵉ arrondissement de Paris, la nouvelle pièce de Wajdi Mouawad intitulée Tous des oiseaux. Il venait alors de prendre la direction de ce prestigieux théâtre national après avoir dirigé le Théâtre français du Centre national des Arts d'Ottawa. Son arrivée à la Colline confirmait déjà sa place parmi les plus grands hommes de théâtre francophones contemporains.
La salle affichait complet. Pendant près de trois heures trente de représentation, j'ai retrouvé exactement les mêmes sensations que devant Incendies : ce même malaise, cette même émotion, cette impression permanente de vertige intellectuel et moral.
D'ailleurs, pour la petite histoire, indépendamment du fait que j'ai adoré cette pièce comme j'avais adoré Incendies, j'ai eu la surprise, en sortant du théâtre, de croiser Éric Naulleau. Je ne m'attendais pas à le voir assister à ce type de représentation. Nous avons croisé nos regards, mais je n'ai pas cherché à engager la conversation. Son attitude, que j'ai toujours trouvée particulièrement arrogante, ne m'a jamais donné envie d'échanger avec lui. Je suis donc simplement passé mon chemin.
Pour revenir au film, rares sont les œuvres qui provoquent une émotion aussi profonde, un tel malaise et un sentiment aussi abyssal de chute et de vertige. À mes yeux, Incendies demeure probablement le film qui m'a le plus impressionné de toute l'histoire du cinéma. Et pourtant, j'en ai vu énormément.
Moi qui suis passionné de cinéma d'auteur, de films atypiques, de science-fiction, d'anticipation, de biopics ou encore de dystopies, je serais incapable de classer Incendies dans une catégorie précise. C'est avant tout un immense drame humain, porté par un scénario exceptionnel, où chaque détail possède un sens et où chaque scène fait progresser le récit avec une précision remarquable.
Il n'est finalement pas étonnant que Denis Villeneuve ait vu sa carrière exploser après une telle réussite. Son sens du rythme, son travail sur le silence, sa manière de filmer les visages et les paysages, son goût pour les récits complexes mais profondément humains annonçaient déjà le très grand cinéaste qu'il allait devenir.
À titre personnel, je ne peux que recommander ce film à tous ceux qui n'ont pas encore eu la chance de le découvrir.
Les sentiments que vous éprouverez après son visionnage seront probablement nouveaux. Vous serez peut-être dérangés, bouleversés, déstabilisés, mais certainement pas indifférents.
On comprend immédiatement que ce scénario a été écrit par un homme dont le pays a été détruit pendant quinze années par une guerre civile. On comprend aussi que cette histoire porte en elle toute la douleur de l'exil, de la mémoire et des fractures qui continuent encore aujourd'hui de marquer le Liban, pays qui subit également les conséquences des tensions régionales et des conflits avec son voisin israélien.
L'intelligence, la subtilité, la profondeur philosophique et la dimension profondément humaine qui se dégagent de cette œuvre en font, selon moi, l'un des plus grands scénarios jamais portés à l'écran.
Si vous ne l'avez jamais vu, n'hésitez pas un seul instant.
Vous ne le regretterez pas.
Gamal Abina.